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Préface du livre : Un parcours dans l’expérience de la gauche, Mustapha Merizak

Mustapha Merizak, une rétrospective généreuse, aucune rancœur.

Le livre de Mustapha Merizak « Un parcours dans l’expérience de la gauche » est une éclosion de sentiments, d’évènements, d’idées et de pistes d’analyses dans lequel il se remémore des pans de sa vie et livre son vécu.

Un vécu riche, formateur, tumultueux, douloureux aussi.

Son vécu et sa participation dans les factions » basistes « étudiantes.

Telle est la crête qu’il arpente pour un regard tendre, exigent et assumé vers une partie de sa vie, celle qui l’a peut-être le plus marqué?

De GhafsaÏe à la prison de ain-kadous, puis à derb moulay cherif et à la prison centrale de Kenitra, en se focalisant sur l’université Dhar –al mahraz.

Dans les moindres détails, Merizak repasse le film des péripéties de sa jeunesse.

Il me fait l’amitié de me demander de faire ma lecture de son ouvrage.

J’ai vécu une partie des évènements qui ont marqué sa vie. J’ai partagé le même espace de vie universitaire que lui.

Il était étudiant, j’étais professeur, son professeur d’économie politique.

A travers plusieurs de mes positionnements académiques, politiques et syndicaux de l’époque à l’universités sidi Mohammed ben Abdallah, j’ai eu à faire aux groupes étudiants radicalisés, que ce soit les « marxistes –léninistes » ou que ce soit « les islamistes- jihadistes « , après les déferlantes à retardement de la révolution de Khomeyniste en 1979.

Son récit m’interpelle et m’intéresse.

Ce n’est pas d’une écriture de littérature carcérale centrée sur la vie d’un prisonnier politique qu’il s’agit. Il n’est pas non plus un écrit de sociologie politique qui raconte et déstructure les ressorts d’une société à un moment donné.

Son ouvrage parle de son expérience ; un parcours de militant politique engagé.

Merizek relate une partie de son vécu dans son engagement d’étudiant à travers un itinéraire donné pendant une période donnée.

C’est de lui qu’il s’agit d’abord.

Le long de son cheminement, des éclairages politiques, des vécus personnels, des ambiances générales et de digressions sur des sujets et des péripéties régionales et nationales, sont livrés.

Une toile d’araignée qui s’étire au fur et à mesure des tensions des fils issus de GhafsaÏe allant vers les terreaux des engagements étudiants.

Un étudiant sincère qui ne joue d’autre rôle que le sien en humilité, porté par des valeurs rurales codifiées, par une éthique de solidarité, par une honnêteté active, par le devoir, par le goût du travail et par la joie de vivre.

Les exigences inculquées par son milieu d’origine font de ses utopies des espoirs vertueux.

Joyeux, musicien et aimant bien rire et sourire à tout le monde, il porte de ce que doit porter toute jeunesse qui prend la vie à bras le corps.

La révolte contre les injustices, la dénonciation des avantages non mérités et acquis de famille en famille, de réseau en réseau.

Il revendique la liberté, la justice, l’égalité, la dignité et la démocratie pour tous.

Libérer le rêve et l’imagination pour tous.

Sa générosité est tout sauf de l’égoïsme, de l’opportunisme. Il se projette corps et esprit avec générosité dans sa société. Sa conception de la patrie, de la politique, de l’Etat émane de son giron austère et digne des montagnes du pré-Rif. Les vœux de solidarité collective, de justice et de liberté individuelle sont nés chez lui dans son creuset tribal, communautaire et familial d’antan.

Il adhère à la mouvance politique qu’il s’est choisi comme on adhère à un absolu, une vérité, une famille en somme.

Bien sûr que la tentation est grande de qualifier cet engagement d’illusoire. Ce serait une faute .IL ne s’agit pas de juger ni d’adhérer, l’écouter et le comprendre, quitte à ne pas tout approuver.

Son cri du cœur parle pour une génération charnière des jeunes.

Cette expérience, qui est la sienne, n’est pas que la sienne. Elle a concerné des milliers de jeunes et de moins jeunes. Beaucoup l’ont payé durement dans leurs chairs, leurs jeunesses et leurs rêves.

Une grille d’analyse, une lucarne d’observations qu’il propose au lecteur.

 A partit de son site idéologique d’étudiant engagé et révolté, il donne des éclairages sur la mouvance politique à laquelle il a alors adhéré dans la joie et l’utopie.

Naïf Merizak ? aucunement, sincère il était, sincère il demeure !.

Que d’informations à travers son itinéraire, entre son emprisonnement le 13 Février 1988 et sa libération le 28 Février 1993 :

Des pans d’analyses de sentiments, de déferlantes d’émotions et de péripéties qui éclairent le contexte et renvoient à des dynamiques nationales et mondiales de l’époque.

Son livre est une radioscopie du milieu universitaire et de l’organisation de la vie des étudiants dans un groupe, un corps. « L’université Dhar El Mahraz était un poème, une histoire, un roman, une chanson, un tableau et un témoignage ». dit-il.

Elle n’était pas que cela. Elle était aussi les prémisses des dérives annoncées de la politique universitaire de l’époque.

Comme postulat d’entrée en matière, l’arrière fond est important à rappeler.

Le récit est tributaire de son site sociologique et c’est important !.

L’université sidi Mohamed ben Abdellah, est installée dans une ancienne base militaire du protectorat, entourée de casernes militaires et de cercles de bidonvilles, d’habitats non réglementées et de terrains et bâtiments désaffectés avec des îlots d’usines de ce qu’était « Fès du textile » d’antan !

Les établissements et les espaces universitaires de travail et de vie étaient insalubres, noyés dans cette périphérie peu hospitalière. Les facultés d’accès ouvert accueillaient des étudiants venus de plusieurs régions du Maroc ; du Nord, de l’Est et du sud, notamment pour les facultés de droit et sciences économiques et les facultés de sciences.

 Lugubre et laissé à lui-même l’espace de dhar-al –mahraz était tout à fait propice aux surenchères et aux révoltes.

Faire de la politique était aussi dans l’air du temps. Mai 1968 était dans les hymnes. La révolte contre les pouvoirs répressifs était une vague mondiale. A l’époque le Maroc cochait toutes les casses

Les soubresauts politiques dans l’impasse institutionnelle et politique des années 1965- 1993. 

  • Connue surtout par les points de vue de ses détracteurs, cette expérience de « gauchisme » à la marocaine n’a pas encore fait l’objet des analyses qu’elle mérite. Bien sûr qu’elle a ses travers comme tout mouvement politique qui privilégie la révolution aux réformes, et les luttes en guise de vecteur de changements, la confrontation en dehors des institutions.

Elle a aussi sa vision de la société, des idéologies, de la politique et de l’économie.

Elle est surtout médiatisée à travers ses rejets, ses critiques et ses slogans. Elle n’a pas de « manifeste » comme référence doctrinale, comme elle n’a pas donné lieu à des déconstructions doctrinales, académiques et politiques.

La revendication et les mots d’ordre ne sont pas des théories constitutives, pas plus que leurs dénonciations d’ailleurs.

Le livre de Mustapha Merizak a le mérite d’énoncer les idées structurantes et les slogans de son mouvement et surtout d’exposer ses croyances et celle de ses camarades.

Ses idées clamées sont ses convictions.

Les mouvances « basistes « de plusieurs obédiences sont nées des ruptures d’un certain nombres d’intellectuels et de jeunes politisés, dans le sillage des mouvements politiques et culturels dans le monde dès le début de la décennie soixante-dix du siècle dernier.

En rupture avec les partis politiques traditionnels, notamment de l’USFP (union socialiste des forces populaires) et du PPS (parti du Progrès et du socialisme), des militants ancrés principalement dans l’université se sont regroupés dans des mouvances qui avaient essaimés à partir de plusieurs pays et qui s’inscrivent dans des obédiences marxistes-léninistes, maoïstes et trotskistes.

En guise de traitement par l’Etat, la répression en vigueur était l’ingrédient majeur.

Inspiré par ces idéaux testés d’abord à partir de son essai journalistique « zaitoune » à GhafsaÏe, le jeune Merizak a prolongé son idéal d’élève dans sa vie d’étudiant à Fès.

Changer l’université, mobiliser la société à partir des jeunes dont l’université serait le fer de lance : 

» …Faire de l’université marocaine une université démocratique ouverte à la science, à la créativité, à l’innovation et au rayonnement au sein de la société « (dit-il à la page 79).

 A travers la lucarne étroite et sincère de sa mémoire et de ce qui lui reste de ses écrits (après les destructions de ses souvenirs lors de son arrestation), il livre, au fur et à mesure du cheminement de sa chronologie, des grilles de lecture importantes sur la vie politique et sociale du pays à la fin des années 80 du siècle dernier.

D’aucuns diront que ce sont là des chimères de jeunes révoltés et écervelés. Ce jugement n’explique pas l’essentiel.

L’essentiel, découle du contexte mondial et du contexte national :

 Ce sont les partis politiques, le pouvoir, les slogans, les mythes, les espoirs et les fils qui traversent la société.

Les excès des actions des étudiants « basistes », comme ce sera le cas des « islamistes », quelques années plus tard dans les mêmes arènes, sortent des normes et cassent certes les codes établis.

Déterminant est le poids du contexte de délabrement de l’université et des conditions d’accueil des étudiants, de même que les quasi-instrumentations des groupuscules étudiants par des mouvances politiques officielles et de de l’opposition, homologuées ou subversives.

Les rêves se métamorphosent en cauchemars.

 Laissée à elle-même, l’université a servi de laboratoire à la répression et aux manipulations diverses.

Face aux excès et aux révoltes des uns ont répondu les répressions à outrance qui ont subordonné la justice, les règlements et les institutions au règne de la vengeance et aux recours aux violences des appareils de l’Etat contre la violence perpétrée par certains groupes de jeunes. Cette disproportion dans les moyens et les recours apparait flagrante. Sans justifier aucunement les débordements incontrôlés des étudiants, un constat s’impose : 

Les gouvernants de l’époque ont violé les lois et les normes. Leurs objectifs ne visaient pas à corriger, éduquer et punir des jeûnes surexcités. Il s’agit de casser des déviants. La vengeance en guise de norme éducative.

Peut-on discréditer les lois et les institutions afin de cadrer les errements de quelques centaines de jeunes ?

C’est cette réflexion fondamentale que me suggère la lecture du livre de Merizek à l’aune de ce qu’était mon expérience dans ce contexte de l’époque.

  • La conception de la vie estudiantine qui dominait au Maroc à l’époque sacralisait l’autonomie de l’université. Elle était vécue par les partis politiques et les syndicats, les étudiants et la société comme un monde à part, qui fonctionne en vase clos. Avec ses codes et ses prestiges, elle avait sa notoriété et elle y tenait.

L’université était vue comme une véritable école pour et par l’élite politique et culturelle.

Les excès des mouvances dont nous avons parlées ainsi que les ripostes des responsables ont créé les conditions qui vont faciliter sa lente et réelle domestication par le conformisme politique et culturel dominant. Elle est métamorphosée de plus en plus en espaces de sous-traitance pour l’expertise technologique et scientifique et le renforcement des technostructures incolores et inodores.

A la politisation « infantile » a succédé progressivement la dépolitisation « infantile ».

             Cette survalorisation de cette vie estudiantine, un monde à part, génère chez ces étudiants l’illusion de disposer de toutes les compétences et d’être dotés des droits et des devoirs pour changer la société et changer le monde, à partir de l’université, conçue ainsi comme fer de lance de la révolution.

Légitime est cette praxis chez l’auteur. Elle est concomitante des cultures qui irriguaient le monde avant la chute du mur de Berlin et la fin des idéologies soviétiques, maoïstes et autres révolutions.

La jeunesse de notre pays n’a pas fait exception.

Le livre est intéressant en cela qu’il distille une radioscopie locale, limitée et restreinte certes, mais suffisamment éloquente pour y déceler la portée des rêves, le manque de visions pour l’université et les errements des politiques de tous les bords de l’époque.

Plus important que les expériences des jeunes, qui sont nécessaires et qui doivent être régulées et accompagnées, il y a dans la balance l’enjeu essentiel de la sacralité de l’Etat, de la justice et des lois.

Il y a matière à analyser tout cela, ce n’est pas le lieu ici !

-Le fait politique ou faire de la politique dans une société.

C’est la ligne de crête que l’auteur adopte comme angle de mire.

 Tout citoyen a le droit et a intérêt à faire de la politique, au sens où Aristote qualifie la personne humaine « d’animal politique ».

La gestion de la cité est dans la substance de la culture humaine depuis le néolithique ; les modalités changent, la substance reste !

La » polis », qui signifie la « Cité », désigne les implications citoyennes pour organiser leurs milieux, leurs relations, leurs codes et leur système politique et spatial.

Bien sûr que l’Etat a le monopole et l’exclusivité de « la violence légitime » (Max Weber ;1919); étant entendu évidemment que l’Etat veille à organiser la » Cité », mais aussi à respecter d’abord lui-même et à faire respecter par l’autorité des institutions, les règles qu’il se fixe lui-même avec l’assentiment de la société.

La loi, et sa loi suprême la Constitution, sont les garants de cette symbiose en tension continue.

Que peuvent être les recours des citoyens quand les lois promues pour les protéger et les corriger au besoin, sont violées, falsifiées et usurpées au nom de l’Etat.

C’est à ce niveau que se situent les prolongements du récit de Mustapha Merizek.

Tout en sincérité, et sans rancune ni hargne, le livre de Mustapha Merizak est un cri de cœur.

 Un regard en arrière, généreux, nostalgique des idéaux, critique des formes.

Il assume ses choix. Il rejette les excès produits par les évènements qui ont enrobé leurs acteurs opposés dans des spirales de violence et de surenchères.

Fidèle à sa philosophie de la goutte d’eau du « Colibri », il privilégie d’autres formes d’engagements citoyens :

Contribuer collectivement à la consolidation d’une société juste, portée par la démocratie, la liberté, la solidarité, la dignité pour toutes et tous afin de consolider la stabilité et la sécurité démocratique.

Il est partisan de faire la politique autrement.

 Alors, et alors seulement, les jeunes en général et les étudiants en particulier pourraient constituer une semence qui pourrait fertiliser les terroirs.

Repenser la politique à travers les atouts du Maroc d’aujourhui.

Une société qui a su tirer des leçons stratégiques de cette décennie de débordements !

Lire les pages du passé, les assumer, les tourner sans les occulter pour les enseigner aux générations futures !

Un gage généreux pour bâtir les semences de l’Avenir !

Driss KHROUZ.

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