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Nouvelle géographie du Maroc – Académie du Royaume du Maroc

Cette œuvre qui se compose de trois volumes, de sept parties et de 36 plus 16 chapitres et de plus 1.200 pages est une réalisation monumentale.

Elle est monumentale par sa structure, sa conception, son déroulement et par les qualités des chercheurs qui y ont contribué. 

Elle innove, propose des voies inédites et ose des percées scientifiques et épistémologiques originales.

Par son objet, son architecture et ses visons, elle est un projet sérieux, argumenté, posé, interrogé sous des angles multiples.

Elle est engagée aussi, ce qui n’est plus monnaie courante.

Par sa méthodologie, par ses apports et par ses ouvertures, elle est une contribution essentielle à la bibliothèque sur le Maroc et à la connaissance, à la fois académique, culturelle et opérationnelle.

Un travail de recherche qui informe, instruit, interroge et ouvre à de nouveaux chantiers de recherche et d’action sut les territoires.

Au niveau de la méthodologie d’abord

Les concepteurs de la nouvelle géographie du Maroc ont choisi des voies nouvelles de recherche et de construction de l’ouvrage.

Interrogeons les termes utilisés dans les formulations, les concepts de support des différentes approches, les références convoquées et les soubassements des démarches :

Les objectifs sont affichés dès le départ : 

« nouvelle géographie du Maroc ».

 Il ne s’agit pas d’études sur la géographie du Maroc, de traité, de précis de la géographie du Maroc, de synthèse ou d’actualisation des études sur la géographie du Maroc.

C’est de « nouvelle géographie du Maroc » qu’il s’agit.

La discipline, en tant que telle, est questionnée dans ses fondements, ses outils, ses ramifications, ses acteurs et ses implications globales sur les populations et sur leurs déploiements dans et sur leur territoire.

Les auteurs sont attendus à plus d’un titre sur cette profession de foi.

La multidisciplinarité imposante de ce travail par les allers –retours entre les trois volumes et entre les chapitres, fournissent un canevas de travail objectif, très bien documenté et structuré.

Ce travail est objectif dans ses démarches. Les auteurs s’impliquent et proposent des alternatives :

 L’homme dans l’espace, par les espaces, et les espaces par les actions multiples des humains. Dans leurs mouvements, les humains sont connectés par les espaces et les territoires sont contestés par les mouvements des humains.

Impressionnant est ce travail par la multiplicité des approches, la variété des angles d’analyse, la précision des images, la pertinence des arrêts sur images et la convocation de disciplines mises en interactions.

L’ouvrage est un tout global, homogène, articulé, fluide.

Tout est questions, tout est nuances, tout est déconstruit dans la recherche d’alternatives.

Un travail objectif et en aucun cas neutre.

Je n’ai pas lu, tout long des pages, de réponses fermées, closes et définitives. Il n’y a en aucun cas d’itérations froides, désengagées et vacillantes. Les propositions sont des projets et leurs horizons analytiques ne sont pas des vœux et des souhaits. Les auteurs se sentent impliqués et ils le sont effectivement.

Tout est parcouru de cheminements argumentés et d’arguments validés.

 Les théories qui sont bien assimilées et assumées par les auteurs (qui sont, toutes et tous, des chercheurs confirmés, assis sur des décennies de recherche) sont mises à l’épreuve des faits, des preuves validées et des réalités tangibles. De la critique épistémologique de grand académisme est bien disséminée.

Un hommage aux sciences humaines et sociales. Ces sciences flexibles, que le sociologue Edgar Morin appelle du haut de sa large érudition dans son approche de la méthode par la métamorphose dans la symbiose de la complexité.

 » quand je parle de complexité, je me réfère au mot complexe au sens latin de complexus, ce qui est tissé ensemble. Les constituants sont différents, mais il faut comme dans une tapisserie la figure d’ensemble » ou encore :

» Il n’y a pas de « lois » de l’histoire, mais une dialectique entre l’économique, le sociologique, le technique, le mythologique et l’imaginaire » [1]

La politique n’est pas un tabou pour ces chercheurs responsables, engagés pour la modernité du Maroc. Elle est présente et c’est à l’aune des dynamiques sociétales que la conception adoptée de la géographie est mise à l’épreuve.

En quoi cette « nouvelle géographie » est-elle une géographie avec « l’interdisciplinarité, » « l’intradisciplinarité » « l’extradisciplinarité » et « la « supradisciplinarité », qui sont les veines privilégiées, en guise de méthodologie dans les 36 chapitres des volumes 1 et 2 et les 16 chapitres du volume3 ?

L’approche est annoncée : « la géographie est aussi une belle histoire », environnement, population, villes et campagnes pour le volume 1. Transitions économiques, socio-culturelles et spatiales pour le volume 2. Des territoires en construction pour le volume 3.

 Cette approche est certes féconde, elle peut dérouter tout de même !

C’est en cela que consiste la nouveauté et l’audace de ce travail :

 Comment se servir des outils de l’histoire, de la démographie, de l’urbanisme, de la sociologie, du patrimoine, de l’économie et de la science politique, en partant des soubassement épistémologiques et conceptuels de la géographie ?

Le recours à la « géohistoire » est central dans la méthodologie du travail.

 Cette approche pluridisciplinaire qui remonte aux études de Fernand Braudel est bien féconde pour les objectifs recherchés.

 Selon le géographe Christian Ggrataloup[2] :

La géostratégie « éclaire ce que l’histoire des sociétés doit à leur espace. Les géographes font habituellement profession d’étudier et d’interpréter l’espace des sociétés contemporaines, il s’agit en somme de faire usage de leurs outils en les transformant à la compréhension de leur passé…Le récit historique ne saurait être hors sol. »

« L’histoire du monde a une géographie et cette géographie a une histoire…Ce système de réseaux a lui-même une histoire » …… » L’histoire d’une société n’est pas non plus indépendante du lieu où elle se déroule. »

 » La géohistoire, parce qu’elle prend en compte l’ensemble des sociétés qui cohabitent sur la Terre et leurs interrelations (voilà pour » géo- «), est amenée à saisir du même mouvement des temporalités multiples, des dynamiques divergentes voilà pour » histoire- «).

Les apports, ensuite

Le choix des approches multidisciplinaires dynamiques s’exprime élégamment dans les contenus des volumes.

Les volumes 1 et le 2 analysent les transitions – « une géographie des mutations socio-spatiales du Maroc » –

Ils forment une ossature qui analyse en profondeur et sans concessions méthodologiques les outils multiples et croisés que les chercheurs projettent sur la finalité de leur travail collectif. Elle est explicitée à l’occasion du contenu du volume 3 qui porte sur « des territoires en construction », et notamment l’étude à la loupe de la « Régionalisation Avancée (AR) avec les douze régions institutionnelles du Maroc.

L’espace dans lequel la stature du Maroc est bien positionnée dans l’histoire depuis les temps les plus reculés exprime les empreintes des découvertes archéologiques qui apportent de nouvelles preuves sur les origines de « l’homo-sapiens » dans le pays.

C’est ainsi que le territoire dans sa dimension locale joue un rôle dans la centralité des territoires, donnant ainsi son importance aux marges et aux terroirs dans les mutations historiques et politiques du pays.

Les espaces ont toujours déterminé les ressources en eau, en végétaux et en ressources minières ; Ils portent les diversités des climats, des reliefs, des montagnes, des forêts, des déserts, des oasis, des littoraux et des mers.

Les sites et leurs environnements de déploiements, de fixations et de mobilités des populations accueillent, orientent et transforment les activités, toutes les activités humaines.

Les pressions des populations sur les environnements, par leurs activités économiques et leurs modes de vie, créent des opportunités, valorisent les potentialités et génèrent des contraintes de plus en plus pesantes.

Les stress hydriques, le réchauffement climatique, les rapports villes campagnes, l’agriculture, l’industrie, l’habitat, la répartition des activités agricoles, industrielles, touristiques ainsi que les patrimoines sont le réceptacle qui dessine, transforme et conditionne les territoires.

Les paramètres de la démographie et des populations, dont les transitions conditionnent par l’espace l’ensemble des variables socio-économiques, en sont des composantes transversales.

Les analyses sectorielles et les comportements des populations par leurs actions renseignent sur les modalités par lesquelles elles façonnent la société et conditionnent les espaces de vie et de transit.

C’est en fonction de ces paramètres que les personnes choisissent, ou bien subissent ; en tout cas elles se déploient.

Les espaces extérieurs sont ainsi le prolongement ou l’aboutissement des flux des migrations internationales dont le Maroc a toujours été un acteur engagé.

 Des Changements majeurs ont lieu depuis la fin du XXème siècle dans le Maroc, vers le Maroc et dans les pays d’accueil, par les marocains du monde.

Les transformations sectorielles remarquables que le Maroc connaît sont mises en exergue par les reculs historiques et chronologiques que les chapitres nous proposent à travers les analyses fouillées dans les secteurs :

 Les aléas des agricultures familiales, les agricultures modernes, les problèmes de l’eau et les solutions par les dessalements, par les traitements des eaux usagées, les économies de l’eau et les énergies renouvelables.

La véritable révolution que connaît le pays en matière de transports publics influence favorablement les relations villes –campagnes, les activités dans leurs sites, ainsi que les corrélations territoires -mobilité, intérieur –extérieurs. Les systèmes ferroviaires, portuaires, les aménagements du littoral le transport aérien en sont des vecteurs essentiels et novateurs.

Les Projets en cours avec les partenaires de l’Afrique saharienne, ainsi que dans le Maroc méditerranéen et atlantique, sont parmi les supports de cette nouvelle géographie dont les influences du Maroc dans le monde constituent des signes et des symboles phares.

Les changements de paradigmes industriels, agricoles, touristiques, urbanistiques, patrimoniaux, touristiques et commerciaux en sont parmi les impacts significatifs, notamment sur les aspirations des jeunes et des femmes par leurs modalités d’appropriation des espaces et des sites.

Les cultures, les langues, les normes sociales, les valeurs, les émotions et les aspirations individuelles et collectives en sont évidemment conditionnées, influencées et métamorphosées ; mais est-ce toujours de la nouvelle géographie ?

Ces mutations analysées dans les dynamiques globales constituent des enjeux énormes. Elles appellent des moyens, des ressources, des compétences, des éthiques en conséquence et des stratégies de conception, de mises en œuvre, d’évaluation et de généralisation des acquis.

 » Nouvelle géographie du Maroc » n’est pas adepte de l’adage « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes » ; elle soulève aussi les problèmes occurrents.

Enfin, les ouvertures et les champs d’application, notamment pour l’économie politique :

Ces ouvertures sont déclinées tout au long des cinquante- deux chapitres et s’exposent clairement dans le volume 3.

La régionalisation avancée –RA- est le réceptacle des approches adoptées dans l’ouvrage.

Interrogée dans ses acceptions conceptuelles et ses ancrages, elle constitue le champ de mise l’épreuve des forces et des limites des mutations analysées dans les deux premiers volumes.

La régionalisation comme processus est la cadre et l’organe dans lequel se déploie la région en fonction de ses territoires, de ses « petites régions », de ses oasis, de ses médinas, de ses activités, de ses potentialités, de ses contraintes et des engagements de ses acteurs.

La région est le cadre de la recomposition territoriale, comme s’est souligné dans le texte. Elle appelle une approche rénovée.

« La quasi-totalité des documents qui traitent de cette région institutionnelle ne dépassent pas la délimitation, la description et l’inventaire des ressources, des populations, rurales et urbaines et des secteurs économiques, privilégiant plus le catalogue que l’analyse des dynamiques. »

Telles qu’elles sont passées au crible des approches par les auteurs, la régionalisation avancée en vigueur au Maroc et les douze régions institutionnalisées, permettent d’exposer et les réalisations et les contraintes qui entravent cet ancrage attendu.

La région- version RA- pourrait alors devenir le cadre adéquat en tant qu’organe de réduction des inégalités, de correction des dotations en ressources, d’arbitrages réformateurs équitables, de mutualisations des ressources, d’épanouissement des potentialités et de lutte contre les marginalisations et la précarité des territoires.

C’est à l’aune du développement social, économique et culturel pour le bien-être des populations que sera jaugée la pertinence de la RA.

La géographie économique et l’économie politique ou peut-être oserai-je dire la « géoéconomie » sont interpellées sérieusement par ce travail. En plus de la masse considérable d’informations organisées et analysées que les chercheurs mettent ainsi de fait à la disposition de l’économiste, il y un ordonnancement très riche d’une véritable « data » -des bases de données -au service de l’analyse économique, notamment pour l’approche économie de développement, analyse conjoncturelle et analyse des économies régionales.

L’objet de la science économique étant centré sur les problématiques de la richesse sociale, cet ouvrage propose des outils efficaces pour des analyses appondes de la méso-économie du Maroc et du Maroc en relations avec le reste du monde.

 Les catégories essentielles des sciences économiques sont questionnées :

– Activités économiques et production des biens et services, flux, circuits et distribution des revenus, commerces, ressources humaines et compétences.

-Productivité, rentabilité et entreprise.

-Consommation, distribution de revenus, emplois, chômage, profits. 

-Les prix et les salaires ainsi que l’épargne.

-La rationalité de l’entreprise est plus que suggérée par le concept de centralité, d’espace, de territoire, de terroir et d’acteur.

-Il n’y a de richesse que dans et par l’entreprise, telle qu’elle est définie par la science économique, comme espace de production des richesses, par l’organisation des facteurs de production.

-La mobilisation des épargnes et leurs canalisations vers et dans l’investissement constitue la charpente transversale entre économie et géohistoire.

-Le travail-facteur de production, les compétences, la productivité, l’entreprenariat, l’esprit de l’entreprise, sont au cœur des dynamiques des agents économiques.

-L’éducation, la formation, le marché du travail, la mobilité, les syndicats, les concertations sociales ainsi que les conventions collectives.

-Les sciences, pas seulement managériales et les technologies dans leurs mutations.

-Le marché, sa régulation, l’aménagement des ressources et des espaces par et pour la richesse positionne l’Etat comme acteur majeur. Au nom de la société l’Etat conçoit, ordonnance, organise et accompagne les actions de développement économique, social et culturel.

 Les sciences politiques sont aussi interpellées pour saisir les interfaces politiques de l’Etat à travers les institutions, le pouvoir et les différentes strates de pouvoirs, l’Etat étant le pouvoir central, la région un pouvoir territorial.

Les sciences juridiques sont concernées à travers les règles de droit et les normes institutionnelles ; comme la sociologie à travers les comportements propres au individus et aux groupes et d’autres disciplines et approches de ce qui fait l’humain, de ce que vit l’humain, là où il est, avec qui il est et comment il y est.

La question du pourquoi est un autre univers.

Les connaissces sont un puzzle immense et vertueux.

La nation au sens de la comptabilité nationale n’est pas une entité isolée.

 Le commerce est intérieur, il est aussi extérieur, les importations, les exportations sont convoquées à ce titre. Les excédents et les déficits engendrées donnent les équilibres des balances commerciales et de paiements. Le budget est questionné en conséquence. Les finances publiques ouvrent les entrées par les cycles des richesses vers les recettes et les dépenses (impôts, droits de douane, transferts notamment des marocains du monde, investissements extérieurs).

 Ramenée au niveau régional, l’approche macroéconomique est intrinsèquement liée à la microéconomie par la nécessaire intelligibilité des sites et des ancrages.

Les matrices des échanges interbranches, intra-branches et inter-secteurs déterminent les coefficients, les ratios et les indicateurs qui peuvent mesurer les richesses pour chaque région, les échanges inter et intra-régions.

La maîtrise des informations fiables sur les dysmétries et les inégalités entre les régions et entre les couches sociales devient possible et à la disposition des décideurs politiques et territoriaux.

La « caisse à outils » de l’économiste s’enrichit considérablement tant au niveau théorique qu’au niveau des engagements pour le développent économique du pays.

  La géohistoire et les disciplines de la science économique sont deux approches convergentes, à travers des méthodes différentes des réalités sociales sous l’angle des dynamiques que la richesse sociale crée et qui sont créées par elle.

La décentralisation, la sécurité individuelle ainsi que la stabilité collective par la démocratie, sont les buts ultimes de la régionalisation avancée.

La RA est un processus en cours. Ses réformes s’imposent pour en faire le cadre idoine de développement par la mobilisation et la solidarité dans la proximité.

En conclusion :

Le pari de l’ouverture par plusieurs disciplines à la fois est risqué.

L’effet entonnoir par les synergies, par les convergences et par les analyses par thèmes et par secteurs, privilégie les dynamiques et les transitions :

De l’amont vers l’aval, le géographe est à l’écoute de la société à travers ses passés et ses ancrages territoriaux et sociaux pour ouvrir des chantiers structurants vers l’avenir. Par ses contributions en aval dans l’ancrage régional de proximité pour les intérêts des populations et leur bien être global il opte pour la centralité de l’espace qu’il privilégie.

Le fil tendu tout au long des pages permet de tirer d’excellents résultats des effets centripètes des approches thématiques et sectorielles pour analyser la problématique telle qu’elle est annoncée dès l’introduction générale de l’ouvrage et telle qu’elle est déclinée avec une élégance assurée, de volume en volume, de partie en partie et de chapitres en arrêts sur images.

LE PARI EST REUSSI.

Les concepts sont des vies et ont une vie.

La géographié et l’économie comme tous les domaines des savoirs, des imaginaires et des croyances, ne peuvent pas ignorer les bouleversements que provoquent les technologies sur nos univers de recherche. Les notions d’espace, de travail, d’intelligence, d’informations, d’études, de recherches, d’entreprise, de nation, de production etc… sont totalement métamorphosés par les dimensions du virtuel, par les capacités numériques et par les abyssales que l’intelligence numérique dite artificielle ne cesse d’atteindre et d’appliquer !

Peut-être, est-il opportun de partir des différentes lectures de cette grande recherche pour repenser totalement dans l’université les filières, les modules et même les composantes pédagogiques et surtout de recherche scientifique des facultés et des instituts.

Driss KHROUZ.

Rabat le 17 Juin 2025.

[1] Edgar MORIN-au rythme du monde.  Editions Archipoche ,Paris 2014 p.412 ;

[2] Christian GRATALOUP-Géohistoire. Une autre histoire des humains sur Terre. Éditions Les Arènes. Paris 2023.

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