Omar AZZIMAN. La cohérence d’un parcours. Le souci de la méthode.
Contribution à un ouvrage collectif : Omar AZZIMAN ; témoignages .2024.
Un témoignage est un redoutable exercice tant il est souvent sujet à caution.il est soumis l’anathème de la suspicion de complaisance et de discours de circonstance.
Je ne témoigne pas ici, au sens où je livre une vue éphémère, passagère, évanescente, datée et qui m’est extérieure.
Je livre ici une conviction intime, intuitive certes mais réelle pour moi et aussi objective que possible. C’est mon regard sur ce que je sais du parcours d’une personnalité, d’une personne amie, d’une vie pleine, engagée en cheminement depuis le début des années soixante –dix du siècle dernier
Par amitié, au nom d’un lien fort, continu, discret, respectueux, jamais envahissant de part et d’autre, fidèle et confiant. Je prends la distance que je peux pour dire ce que je peux de ce que je connais de Omar Azziman.
Nos contacts personnels remontent au début de 1975 par le truchement de nos engagements personnels et de nos collègues respectifs à la faculté de droit de l’université Mohammed V Agdal- Rabat, lui dans le centre, enseignant de droit et moi jeune assistant en économie dans la jeune annexe de Fès.
Les vertus de la vie –et elle en a et pas des moindres- nous ont donné des occasions de mieux nous connaitre. Elles m’ont permis d’égrener depuis un demi-siècle des perles de respect, de connaissance mutuelle chacun dans ses oripons et ses sentiers de l’existence et ensemble dans des moments professionnels et académiques privilégiés. Le couronnement par des liens familiaux consacrent cet attachement de proximité affective et de distanciation nécessaire au respect de la vie de chacun.je ne dis pas que je connais Omar Azziman, je dis ce que je connais de lui. De la cohérence, de l’exigence, de la fidélité, de la discrétion, de la retenue, du respect, de la fermeté, de la persévérance et de l’éthique sans concessions dans tout ce que je connais de son cheminent. C’est bien de la méthode comme obsession ? En tout cas un souci constant dans ce qu’il entreprend.
Me vient à la mémoire à propos de Omar ce que forge avec force un proverbe chinois »si tu veux labourer en profondeur, attache ta charrue à une étoile ».
L’ancrage académique sans concession du professeur de droit.
Les droits humains comme horizon de pensée et d’édification sociétale :
La justice comme ultime recours d’équité, de protection des libertés individuelles, de la cohésion sociale, des droits et des obligations ;
La diplomatie dans l’exigence patriotique et les ouvertures vers les autres ;
Le territoire comme espace de vie et de choix personnels pour l’épanouissement de la citoyenneté.
L’éducation champ d’acquisition des valeurs et reproduction des fondamentaux qui forgent les liens sociaux basés sur l’équité, la justice, la démocratie, la sécurité et la stabilité.
1-Un ancrage juridique en digne toge académique.
Omar Azziman a commencé sa carrière en tant qu’enseignant universitaire de droit. Cette vocation de juriste professeur, conférencier, chercheur et expert est le sceau qui a probablement porté toute sa carrière. Elle est le fil qui relie toutes les étapes professionnelles et ses engagements associatifs. Elle est le fondement de la cohérence de son cheminement. Cultivé, instruit dans et par plusieurs langues qui véhiculent les soubassements phonologiques, sémantiques et philosophiques des savoirs fondamentaux. Sa formation de juriste est d’essence humaniste ; de cet humanisme raffiné, ouvert, accueillant, rigoureux, porté par le savoir rationnel et soumis à la sentence de la critique et de la remise en cause sociologique, philosophique. Chez Azziman le droit n’est pas la justice. Le concept du droit aide à déterminer la règle qui propose des normes au service des rapports sociaux et le vivre ensemble pour la bonne intelligence de tous et pour tous. Le professeur, le chercheur qu’il est depuis toujours, comme l’expert, le militant des droits humains, le diplomate, comme le conseiller en éducation n’a jamais cessé de porter cette orthodoxie et cette exigence morale qui fait du droit moderne, humaniste, démocratique, le véhicule de la citoyenneté et de la politique comme organisation adéquate de la cité pour le bien de toutes et de tous, gouvernés et gouvernants .
L’attachement aux prérequis de l’éthique fondamentalement humaniste telle que je l’entrevois chez Azziman, me suggère de beaux passages dans l’ouvrage » l’éthique » de Spinoza :
» Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre ».
Les droits humains sont l’émanation de l’attachement aux règles du droit et des normes juridiques.
2-les méandres des droits humains en contexte tendu.
Militant des droits humains et membre fondateur, premier président de l’organisation marocaine des droits humains(OMDH), puis ministre délégué chargé des droits de l’homme et ensuite en 2002 président du conseil consultatif des droits de l’homme, il a géré des dossiers brûlants dans une transition en gestation douloureuse. Les années 1993-2000 ont pu déterminer en grande partie les jalons des réformes et des avancées réalisées depuis. La mise en place de l’Instance Equité et réconciliation(IER) en est un acte majeur de réconciliation nationale et partant de mobilisation et d’adhésion des marocains aux réformes majeures en cours l’époque Il a négocié et obtenu l’aval royal pour la création de cette instance selon un format original qui a pu jeter les jalons de la suprématie du compromis, de la réconciliation, de la reconnaissance des abus , des dédommagements et l’émergence d’un projet politique royal de réparations , de justice et de grands projets structurants.
Cette capitalisation des acquis selon une méthode prudente, concertée, participative et graduelle dont Azziman est un architecte essentiel a pu contribuer à la substitution des réformes politiques et intentionnelles aux rapports de force au manque de confiance et au hiatus des années soixante-dix du siècle dernier entre l’Etat et la société. Le pluralisme politique, la diversité culturelle et linguistique, la séparation des pouvoirs, les missions et les rôles des partis et des composantes de la société civile, sont alors reconnus dans leurs prérogatives et leurs implications sociales globales et territoriales.
3-la justice, bras armé de l’équité.
Les dérives et les dysfonctionnements que le Maroc a connus tout au long de des années 1965-1980, ont laissé des séquelles et de la part de celles et ceux qui était victimes de ces abus et ont généré des clivages politiques dans la société marocaine. Comment délimiter les responsabilités institutionnelles et organisationnelles sans aggraver la disharmonie sociale ?pour Azziman l’écueil à éviter est celui de la culpabilisation et de la chasse aux sorcières .pour être véritablement réparatrice , la justice , forte de la permanence di droit juste , doit édifier un avenir équitable pour tous les citoyens .les réparations au possible des préjudices s’imposent , elles ne sont pas une fin en soi, elles doivent au service d’un projet social global de transition durable ,assumé vers une société démocratique avec un Etat au service des citoyens.
Comment construire la citoyenneté voulue, comment restructurer les institutions et faire émerger cette réconciliation tournée vers l’avenir et tant proclamée, qui part de la société pour cadrer et rassurer l’Etat ?
L’enjeu est colossal. Il a tété tenté. Il est une des fondations de ce que le Maroc a su réaliser avec succès comme réformes et avancées et qui consolident ses assises culturelle et politiques.
« Ce n’est pas dans les dédales du droit que se trouve la garantie recherchée, mais bien dans le changement politique en cours. Mais encore faut-il vouloir le changement et lui reconnaître sa juste valeur « dit-il.
La justice au service de la démocratie est une œuvre de longue haleine. Pour y parvenir de façon irréversible, seule une éducation de diffusion de la culture des droits humains dans leur globalité doit être diffusée et veiller à son ancrage dans la société par l’éducation, par l’école, par l’université, par les médias et par la sanction institutionnelle.
4-La diplomatie au service d’une vision de la citoyenneté, un plaidoyer pour un l’Etat moderne.
La diplomatie, et ce n’est pas un scoop, est un exercice périlleux. Elle convoque une grande culture universelle, une méthode basée sur une stature sereine bien posée, sur la conviction, sur l’écoute, sur l’art de la négociation et sur beaucoup d’ouverture bienveillante sur les autres.
Arrogance et suffisance de soi en sont les ennemis redoutables.
Quand elle s’exerce avec un pays ami et voisin immédiat du Maroc, au passé bien partagé, les intérêts en jeu sont énormes. Les complicités sont bien tissées, les susceptibilités et les émotions superficielles sont à fleur de peau. Les positions des uns et des autres sont chargées de connaissance mutuelle, de liens affectifs de proximité entre les populations, mais aussi de digressions malveillantes et de glissements idéologiques nationalistes revanchards, qui convoquent à leur manière des évènements du passé mythifié au besoin. C’est le cas entre le Maroc et l’Espagne.
Avec efficacité, discrétion et persévérance, Azziman a su capitalisé tout un pan de sa carrière, de ses liens personnels et universitaires et de sa grande maîtrise de la langue et de la civilisation espagnoles, notamment dans son héritage magnifique de l’esprit Andalous.
Avec méthode il s’est attelé à renouer les liens de confiance réciproque mis à mal part des malentendus sur la base de divergences normales et en politique ce n’est tabou. La diplomatie est justement le cadre pour dialoguer et résoudre les problèmes. Ce ne sont pas les problèmes qui séparent, c’est le manque de dialogue et de méthode. Azziman a su mettre en place les espaces adéquats pour que les acteurs politiques, parlementaires, les entrepreneurs, les universitaires et les associations puissent travailler ensemble, réaliser des projets et apporter les solutions possibles. La question du Sahara marocain en est une des grandes bénéficiaires. Une diplomatie respectueuse des partenaires, franche et argumentée est le meilleur remède contre l’ignorance, le discours inapproprié et la culpabilisation de l’autre. L’histoire a donné raison à la méthode Azziman en la matière. Pendant que la Polisario et ses soutiens manipulaient les bons sentiments des populations et le passé de l’ex-puissance occupante à l’égard des populations qui accueillaient des centaines de jeunes du Sahara en vacances d’été, la diplomatie marocaine se contentait de discours et de dénonciations générales. Azziman a su retourner en faveur du Sahara marocain une grande partie de l’opinion publique espagnole, notamment politiquement de gauche, par un travail de terrain en sollicitant la participation continue et objective des partenaires marocains auprès de leurs homologues espagnols.
« Nous avons de part et d’autre écrit l’Histoire de manière diamétralement opposée. Elle a été exclusivement idéologique, laissant dans la mémoire collective beaucoup de préjugés et de malentendus …nous trainons notre passé commun comme un handicap alors qu’il devrait être un atout. »
Un exemple où la bibliothèque nationale du royaume du Maroc(BNRM), dont j’assurai la direction, a pu bénéficier de son soutien efficace et discret, est significatif en la matière : Il s’agit de la donation par la direction du patrimoine espagnole de copies numérisées de l’ensemble des manuscrits d’origine marocaine que détient, de l’ESCORIAL Loin des polémiques alimentées par des nostalgiques du passé revanchard qui proclamant que le Maroc doit récupérer ses manuscrits qui était les siens au ……siècle, l’ambassadeur Azziman et moi avions privilégié de ne pas poser la question en ces trempes .puisque les avancées technologiques permettent de disposer des contenus en haute résolution et de pouvoir en disposer au Maroc, nous avons choisi cette démarche pragmatique , en considérant que le reste ne fait pas partie des prérogatives de la BNRM .
Les copies numérisées des manuscrits ont été offertes par les partenaires espagnols à la BNRM en présence de Sa Majesté le roi et du roi Juan Carlos dans une cérémonie au siège de la BNRM.
5-le territoire, espace de déploiement de la démocratie.
Pour être une véritable métamorphose culturelle et politique, la démocratie doit s’ancrer progressivement, structurellement et durablement dans les territoires à travers les comportements des populations dans toutes leurs relations. Elle n’est surtout pas un évènement de circonstance et d‘apparat. Elle inspire, insuffle et rythme le quotidien. Elle est d’abord une culture qui détermine tous les avoirs et tous les pouvoirs, tous les choix et toutes les décisions.
« Dans un pays comme le Maroc où la démocratie n’est pas encore enracinée, il faut montrer aux citoyens ce que la démocratie leur apporte concrètement au quotidien. »
La démocratie se décline en valeurs là où les personnes vivent et évoluent.
Ce sont ces principes fondateurs que Omar Azziman s’est appliqué, avec les membres de la commission royale, à transcrire dans l’esprit et le contenu de la région au Maroc dans son travail d président de la Commission Consultative régionale (CCR) dans laquelle il a été nommé par le Souverain en Janvier 2010.
Les pouvoirs locaux sont en effet des attributs majeurs de la démocratie et de la modernité. La régionalisation est une dynamique qui consacre la région comme collectivité territoriale. Elle est l’institution où les élus représentent directement les électeurs de leur espace et consolident la déconcentration et la déconcentration des pouvoirs des administrations centrales par la règle de la subsidiarité progressive au bénéfice des centres régionaux et locaux du pouvoir territorial. L’Etat central et centralisé ne peut accepter de déléguer et de transférer des décisions et des choix de pouvoirs aux régions que si les conditions de stabilité, de sécurité et de fiabilité des institutions étaient garanties par le droit, par la justice et sanctionnées par la responsabilisation des fonctionnaires, des commis de l’Etat et des élus. Loin d’être une opération technique de découpage et d’harmonie de l’architecture territoriale et spatiale, la régionalisation est le cadre le mieux adapté à l’exercice de la démocratie au service de la liberté, de la sécurité, de la stabilité du pays et de la gestion par les citoyens de leurs cités et des conditions propices à leur bien-être.
La démocratie participative place le citoyen au centre de sa dynamique globale. C’est un mouvement d’essence culturelle qui va du bas vers le haut, « button-up » où la société est structurée pour exercer les pouvoirs au niveau local et régional, laissant à l’Etat, au niveau central de la cristallisation des pouvoirs, la maîtrise et la gestion des prérogatives régaliennes.
C’est cette philosophie, absente dans le projet régional de 1971 de 1992 et de 1996, que la commission qu’a présidé Omar AZZiman a consacré dans le rapport de la CCR.
Cela passe par l’éducation et l’appropriation sociale de ces fondamentaux que sont les valeurs piliers de la démocratie.
6-l’éducation, vecteur déterminant de la richesse, de la stabilité et de la liberté.
La nomination de Omar Azziman par le Souverain à la présidence du Conseil Supérieur de l’Enseignement, de l’Education, de la Formation professionnelle et de la Recherche scientifique(CSEFRS) en Décembre 2015, mérite une lecture fine et attentive.
Les élections communales et législatives ont donné une configuration nouvelle et inédite au Maroc. La crise de tous les niveaux de l’enseignement et de la formation est avérée, reconnue et il n’est plus tabou de la clamer. La polémique est vivace à propos des contenus des réformes et de leurs impacts sociaux. Derrière le débat sur l’école et sa crise se profile évidemment celle, plus cruciale, plus grave, du projet social politique et culturel du pays. Homme des situations difficiles et conscient des enjeux immenses de l’école, il a proposé une méthode nouvelle.
La concertation, le benshmarking des meilleurs pratiqués dans le monde, la participation des partenaires de l’école, lui ont permis de réunir les membres du conseil autour de stratégies souples, fiables et déclinées dans le temps, conformément aux ambitions politiques, religieuses, culturelles et économiques du Maroc envers l’Europe, envers l’Afrique méditerranéenne et envers le reste du monde.
La stratégie 2015- 2030 de la réforme du système éducatif est ainsi proposée. Elle est conçue comme cadre des décisions et des ajustements successifs conformément à cette vision à long terme qui met les choix à l’abri des tergiversations au gré des changements des titulaires du portefeuille ministériel, des remaniements et des balanciers d’une majorité à l’autre.
L’éducation est existentielle pour la consolidation de l’Etat, pour l’édification de la démocratie et l’architecture de la modernité. Les alés des politiques conjoncturelles, partisanes sont d’autant plus déstabilisants qu’ils sont d’essence idéologique et de verrouillage culturel et social.
C’est tout l’enjeu autour de la charte de l’Education dont Omar Azziman a fait une des priorités du Conseil. Elle est combattue, a fait l’objet de récupérations inappropriées en dehors de son dessein et de son contenu.
Elle n’est promulguée qu’en 2019.
Soulignant la nature stratégique de cette réforme qui transcende les politiques ordinaires, il en a explicité la substance :
« Nous avons la conviction que pour apporter notre contribution à la réhabilitation de l’école, nous avons le devoir de rompre avec les clivages idéologiques et partisans, de nous départir du dogmatisme, du sectarisme et de la crispation qui les accompagne, d’abandonner le confort des préjugés et des idées préconçues et de travailler sans a priori pour le seul bien de l’apprenant ». A bon entendeur salut !
Les réformes sociales qui réussissent dans le monde sont celles –là même qui développent l’intelligence collective et l’esprit de patriotisme sur la base de la reproduction des apprenants par les valeurs de l’effort, du mérite, de l’honnêteté, de l’intérêt collectif et de la responsabilité individuelle et collective, de la part de toutes et de tous , pour un Maroc prospère et souverain dans le meilleur des mondes , tel que Omar Azziman en fait depuis un demi-siècle sa vocation, son adhésion et le berceau de ses rêves.
Driss KHROUZ. Novembre 2024.
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