ÊTRE DE GAUCHE AUJOURD’HUI AU MAROC (2016)
1- Face à une hétérogénéité de discours et de pratiques, qu’est-ce qu’être de gauche aujourd’hui au Maroc, selon vous ?
Être de gauche aujourd’hui au Maroc signifie adopter une démarche de pensée, de vie et de conviction qui articule entre l’adhésion aux valeurs universelles et leur articulation avec la personnalité et la culture du Maroc.
La matrice de cet ensemble prend appui sur la prééminence de la liberté individuelle sur tous les plans, le respect de toute vie et de toute pensée démocratique, la force de la loi et de l’Etat civil et de Droit et la construction d’une société d’institutions et de valeurs citoyennes.
La citoyenneté est la clef de voûte de cette approche. La citoyenneté passe par la liberté individuelle, la conscience individuelle, le respect de chacun et de tous et la force de la loi, juste et transparente.
La solidarité et la justice sociale sont au centre des liens sociaux qui créent un tissu social, une société, une nation, un pays et partant un projet de société cristallisé dans un Etat. Ces valeurs universelles sont en perpétuelles interactions avec les fondements de la société et de la culture marocaine :
Les croyances des populations, l’histoire du Maroc, les institutions du pays, les langues, les arts, les créativités, les inégalités, etc.… doivent être jaugés à l’aune de leur conjugaison avec les acquis de l’humanité en matière de citoyenneté.
Etre de gauche ne signifie pas « copier les autres » ni « dénigrer les siens » ; cela signifie une culture ouverte et libre au service du bien être total du citoyen et de la société. La liberté et la justice indépendante et légitime sont au centre du progrès des civilisations et des cultures humaines. Une déconstruction des programmes et des discours de la gauche marocaine montre en fait qu’elle a porté en guise de projet de socialisme, des revendications pour l’instauration d’une démocratie libérale universelle moderne.
Les mots d’ordre « Démocratie », « Liberté », « Election », « Société de droit » n’ont rien de « gauche » ni de « droite ». Ils sont communs à tous les démocrates.
Le gouvernement d’alternance de 1998 n’a pas essayé d’appliquer un programme de la gauche mais sur une exigence de démocratie et de stabilité pour un Maroc en crise et abordant une transition institutionnelle et idéologique déterminante.
Depuis et alors que tout le monde reprend et s’approprie les mêmes slogans, la gauche a perdu ce « patrimoine politique » et n’a pas su passer d’une revendication pour la démocratie à un de socialisme ou de social-démocratie.
2- Quelles sont les grandes questions et problématiques auxquelles devrait répondre la gauche marocaine ?
La gauche marocaine devrait être au centre d’une remise en cause totale de l’histoire du Maroc en l’inscrivant dans la durée. La critique et l’autocritique sont une déconstruction pour des analyses conceptualisées et posées de la société, de l’histoire et des pouvoirs au Maroc.
La religion, les langues, les idéologies, les structurations et les compositions sociales sont des nœuds que la gauche doit bien comprendre. Les comprendre, les étudier, les diffuser dans leur version humaniste, progressiste qui libère la personne de toute domination et en fait des cadres de liberté, de choix de vie, de responsabilité partagée et de vivre ensemble par la justice et l’épanouissement.
Le système politique, les institutions qui en découlent, la vie politique partisane, le système de l’éducation et de formation en sont les supports.
C’est par le progrès, la responsabilité et la liberté que les diversités linguistiques, culturelles, religieuses, sociales et de genre sont alors issues du socle porteur avec la symbiose des composantes les unes avec les autres et chacune avec l’ensemble.
La gauche a une responsabilité historique d’éducation, de création d’expériences pilotes de généralisation d’expérience vertueuses et de débats dans le respect et la liberté.
La gauche marocaine ; quelle que soit sa variante ; n’a pas suffisamment travaillé, communiqué et éduqué sur la liberté individuelle, politique, religieuse et sociale. Elle reste prisonnière de plusieurs tabous. Elle a contribué à un retour des traditions et des rites non assumés dans ce domaine. Elle a « vendu » une modernité de discours, de façade et non de conviction. Elle n’a pas fait son autocritique approfondie de son passé de parti nationaliste, exclusif, de parti unique. Elle a longtemps fait du débat sur la religion et les traditions un tabou et une source de spéculations idéologiques.
Elle n’a pas été suffisamment vigilante sur la « valeur par l’exemple ». Elle s’est laissé aller à des discours faciles, peu porteurs d’idées, de visions et de projets. L’opposition privilégie la critique, elle doit proposer les alternatives. C’était facile avec un régime autocratique, totalitaire et une société désarticulée par les injustices, les inégalités et la corruption.
L’expérience du gouvernement d’alternance est instrumentalisée et peu connue y compris par la gauche. Par rapport au système économique et à l’économie de l’entreprise, la gauche marocaine a longtemps véhiculé des slogans mystificateurs, populistes et vagues.
Rejeter la mondialisation et le capitalisme n’est pas réaliste. Confondre ultralibéralisme et mondialisation relève des mêmes limites.
L’économie sociale de marché qui est au cœur du projet de la gauche crédible dans le monde devrait l’être pour la gauche marocaine.
3- Y a-t-il au milieu de l’émiettement que connaît la gauche au Maroc des possibilités d’unir ses actions autour de valeurs, de projets, de méthodes et de finalités ?
Il y a bien-entendu une possibilité d’unifier les composantes de la gauche aujourd’hui, puisque la situation politique actuelle suppose l’affrontement des différentes formes de projets de conservatisme et de traditionalisme, et qui propose des modèles orientaux de réflexion.
La gauche se doit de contribuer à la création d’un modèle marocain à même d‘intégrer différentes sensibilités politiques et culturelles dans un cadre harmonieux et unifié, pour la réalisation d’un horizon politique institutionnel. Le rapprochement des visions entre les constituants de la gauche au Maroc est devenu urgent aujourd’hui parce que ce qui les unit est plus consistant que ce qui les divise. Ces ramifications partagent des valeurs et des objectifs communs. Il faudrait ouvrir un dialogue responsable entre les composantes et saisir les dissonances pour un rapprochement commun. Nous ne pensons pas qu’il soit possible de fonder une gauche forte sans réunir ses forces et ses sensibilités. Il y a aujourd’hui et à court terme un grand besoin de déployer plus d’efforts, de concéder sacrifices pour sauver le pays du modèle unique dans la pensée et la pratique.
La gauche doit cesser de se considérer comme la seule détentrice de la vérité et cesser d’être donneuse de leçons en matière de solidarité, de transparence et de démocratie.
La gauche doit pratiquer tout cela et exiger de ses membres et de ceux qui exercent des responsabilités en son nom, le civisme, l’engagement pour l’intérêt général et la réédition
des comptes.
Le Maroc a besoin des valeurs de liberté, de progrès et de respect, de la culture de la différence, de la démocratie et de la modernité, faute de quoi nous abandonnerons la société à ceux qui ne font aucun cas de sa personnalité, de son esprit, de son héritage et de sa prédisposition à la créativité et à l’innovation.
Aucune société, aucune tradition, aucune religion n’est condamnée à être rétrograde.
Driss Khrouz,
membre du bureau politique de
l’union socialiste des forces populaires
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