Langues

LES LANGUES EN DANGER, LES ENJEUX DE L’AVENIR AU MAROC

La question des langues est riche, complexe et à la réunion de plusieurs paramètres. Vieille comme la vie sur terre et en nous limitant aux seuls axiomes liés à la société humaine, la problématique des langues est fondamentalement anthropologique. Bien sûr que les approches linguistiques, grammaticales, lexicologiques ont leur importance ; elles ne reflètent toutefois pas suffisamment les autres dimensions civilisationnelles, culturelles, historiques, sociologiques, politiques et économiques des langues autrement plus profondes. La problématique des langues est à la matrice des sociétés ce que la sociabilité est à l’organisation sociale. C’est de la politique au sens large qu’il s’agit. La langue est l’expression des liens, des rapports, des principes, des valeurs mais aussi des rapports de puissance et de confrontations entre les sociétés et au sein de chacune d’elles. Les langues naissent, se métamorphosent, communiquent entre elles ; elles meurent aussi ; on les tue ou on les pousse à mourir à petits feux ! Les langues sont en danger par leur abandon, leur étouffement. Les normes sociales et culturelles dominantes déterminent les places et les rôles respectifs des langues. Acte socio-politique par excellence la question des langues en danger affecte, transforme et concerne les fondements et les soubassements des sociétés. La langue, toute langue, est un condensé de la culture du milieu où elle vit et où elle se diffuse. Une langue est plurielle par ses contenus, ses emprunts et ses prêts aux autres, ses symboles, ses prononciations et ses ramifications. Derrière les mots, les phrases, les intonations et les usages, il y a l’âme d’une communauté. La part technique est loin de refléter l’esprit d’une langue. Une langue véhicule l’essence d’un milieu. Au-delà de la sémiologie, se profile la substance de l’être social de la langue. La rhétorique profane répandue sur la hiérarchie des langues et de leur pyramide occulte le plus pertinent dans cette équation vaste et complexe. C’est par les choix, les décisions et les actes politiques que les langues sont structurées socialement en langue véhiculaire, langue vernaculaire, dialecte, langue officielle, nationale, locale, régionale ou mondiale. Toute langue est à son origine un idiome de communication entre des individus sociaux. Ce sont les rapports politiques et les vecteurs économiques, commerciaux et militaires qui en font ce qu’elles sont. Toutes les langues sont potentiellement vivantes et susceptibles de tout usage quand les conditions de leur épanouissement sont réunies . La pureté d’une langue quelle qu’elle soi est une falsification idéologique. Les langues s’édifient, mutent et se structurent par luts emprunts réciproques, leurs contacts leur suprématie ou leur soumission. Les langues comme les civilisations meurent de leur pureté. Une communauté minorisée, marginalisée ou méprisée finit par adopter la langue dominante qui est le support politique, économique et territorial de la puissance politiqu e qui détient le pouvoir ; l ’Etat en l’occurrence. En sauvegardant une langue et en lui permettant d’avoir le statut social, culturel et politique qui l’émancipe, la consolide et la diffuse, on permet à des réserves immenses de connaissances, de savoirs enfouis et d’intelligences de vivre et d’irriguer les sociétés et le monde. Une langue, n’importe quelle langue, est une lucarne sur des pans entiers multiples, complexes, diffus, discrets et pérennes de la vie et du monde. Une langue en danger, c’est tout ce patrimoine de toute l’humanité qui est menacé. Bien sûr que les langues sont happées par la fonction politique dans ses extensions territoriales, agressions, colonisations, usurpations, suprématies et autres besoins, bassement humains, de dominer. Le marché et ses mutations, jusqu’à la mondialisation économique, financière et technologique, ont radicalement changé les termes du débat et les dynamiques des langues. Outre l’uniformisation, le simplisme et la techno -substance des cultures hégémoniques, une hiérarchie marchande détermine les enjeux des langues et les modes de communications. Les NTIC ( Nouvelles technologies de l’information et de la communication ), les réseaux sociaux et de plus en pl us l’Intelligence Artificielle- qui ont leur pertinenc e par ailleurs- déstructurent les langues, ainsi que leurs soubassements culturels et anthropologiques. Ils fonctionnent pour accroître la vitesse, réduire le temps et produire d’autres déterminants dans lesquels la majorité des langues sont de plus en plus exclues, appauvries pour devenir finalement de simples clefs d’accès aux signes et aux codes numériques. La problématiqu e des langues en danger est pertinente pour bien comprendre les diverses dimensions des langues au Maroc. Pendant des siècles l’amazighe dans toutes ses composantes a subi une marginalisation complète. Considéré comme un composé de trois dialectes majeurs, il a été nié par l’Etat, stigmatisé par les politiques et discrédité dans la société. Au nom de la conception pour qui un pays c’est une seul e nation avec une seule langue, l’arabe était considéré en l’occurrence comme l’unique fondement légitime de la culture marocaine. La langue arabe littérale, perçue et portée par deux idéologies réductrices a servi de raison et d’alibi pour niveler et diffuser dans la société le complexe d’infériorité de la langue et des ramifications culturelles amazighes. Promouvoir l’arabe comme langue de Dieu et du coran et décréter sa sacralité, réduit l’amazighe au statut de parler vulgaire, profane qui concerne des populations arriérées et ignorantes. Pour ce panislamisme tout ce qui n’ est pas issu de l’ arabe du coran est une faute de lèse-majesté qui porte atteinte à la «  oumma  » version religieuse. Au nom de l’unité de la nation arabe, les idéologues du panarabisme ont combattu toute forme d’émergence de l’ amazigh e présenté comme un danger pour l’identité arabo- musulmane, taxée de relent colonialiste et de menace à l’unité de la «  oumma  » vers io n baasiste . Le Darija, langue parlée de tous les marocains , langue premiè re avec l’amazigh, est combattue aussi au nom des mêmes arguments. Les deux langues enfermées dans la catégorie des dialectes sont reléguées aux tréfonds du statut social. Pourtant le darija est la langue la plus répandue et le canal de communications entre tous les marocains. Darija est Issu de l ’ arabe classique par une grande partie de son lexique, de ses nouveaux emprunts ainsi que de ses concepts et de l’amazighe par sa morphologie, sa syntaxe et la majori té de ses références mythologiques, ses tournures linguistiques, ses paraboles , ses proverbes ainsi que ses relents animistes et surnaturels. L’ évolution et les mutation sociales ont progressivement accentué l’érosion de la langue et de la culture amazighe s . L’une des raisons déterminantes qui ont permis à la langue amazighe de garder malgré tout sa résilience, sa présence, sa vitalité et son ancrage est bien son insertion dans des communautés fortement structurées, bien enclavées dans les montagnes , les vallées et les zones semi-arides et désertiques du pays. Refuge d’une culture riche, raffinée et variée, la langue amazigh e a consolidé et créée au fil du temps une identité globale forte, homogène et structurée autour des communautés, des tribus, des fédérations et des confédérations . Avec le développement du pays, l’exode rural , l’urbanisation, les émigrations, la mobilité sociale et surtout avec la scolarisation massive des jeunes, ainsi qu’avec la diffusion de la radio et de la télévisons dans tout le pays, la langue amazighe a connu une véritable régression . Au -delà des chiffres officiels des locuteurs de cette langue, et qui co mportent des biais méthodologiques manifestes, la population amazigh a reculé considérablement. Jusqu’à la fin du XXème siècle, elle était vouée à l’émiettement et à une dissolution programmée. La généralisation du discours sur l’inexistence d’une langue commune a mis aussi en danger l’ amazigh e . La conviction qu’il y a plusieurs dialectes différents et pas de langue vernaculaire homogène a largement nui à la langue et a semé des doutes y compris chez une partie des ama zighphones . Le message tronqué qui consiste à diffuser que les rifains des Zénètes, les soucis des masmoudas et les amazighes de l’Atlas des Sanhadja, n’ont rien de commun entre eux a largement handicapé l’évolution de l’amazighe. Une véritable révolution s’est opérée dans ce domaine depuis deux décennies. Le processus qui a permis à la langue amazighe de faire des progrès considérables a permis de rattraper des siècles de retard de marginalisation et de réparer les dégâts occasionnés par toutes les politiques qui l’ont occulté e , notamment pendant les quatre décennies après l’indépendance. Langue en danger il y a encore deux décennies, l’amazighe renait et affronte ses défis. Qualifiée par la constituions de juillet 2011 de patrimoine commun de tous les marocains, elle est passé e de dialecte à sauvegarder dans la radio en 1993 à une langue officielle à côté de l’arabe en 2011. Un communiqué du Cabinet royal a annoncé le 3 mai 2023 la décision Royale de consacrer le jour de l’an amazigh comme fête nationale officielle célébrée au même titre que le premier mouharram pour l’hégire et le 31 décembre pour le calendrier grégorien. Yennayer , ainsi reconnu, est un moment dans la symbolique nationale relative à la culture amazighe fêtée dans les familles de tout temps. Il est Inscrit dans la logique des cycles du monde rural. Il est un marqueur fort de la célébration des cycles des saisons, des bienfaits des pluies et de la vie communautaire en saison d’hiver après les labours, après la cueillette et la trituration des olives, juste avant la préparation des plantations arboricoles de fin d’hiver et les transhumances des troupeaux vers les pâturages d’Adrar (la montagne). Reconnaitre ce jour de référence comme une fête nationale est un acte politique majeur. Il est une étape dans ce processus volontaire et protecteur, serein et continu. Le gouvernement a retenu en le 14 juillet de chaque année comme jour de fête nationale. C e processus politique est intéressant à plusieurs égards : Le discours du trône de juillet 2001, s uivi du Discours Royal d’ Ajdir (sur les hauteurs de Khénifra ) le 17 octobre 2001, a généré et nourri une dynamique vertueuse inédite dont l’aboutissement à la reconnaissance de l’an amazigh est un moment fort. L’IRCAM (institut Royal de la culture amazigh) est créé Le 17 octobre 2022 à la suite du discours d’ Ajdir . Le caractère Tifinagh est consacré graphie officielle de la transcription de la langue amazighe le 10 février 2003. L’amazighe est introduit dans l’enseignement primaire à la rentrée scolaire de 2023 par une convention entre le ministère de l’ enseignent et l ‘IRCAM . Tifinagh n’est pas une invention ex-nihilo. D’origine libyque, cette codification est un patrimoine commun à des communautés amazighphones éclat ées entre plusieurs territoires de l’Atlantique aux îles Canaries jusqu’ aux oasis de Siwa et Qara en Egypte, en passant par le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Lybie et de la méditerranée jusqu’au Mali et au Niger en passant par le Maroc et la Mauritanie. Elle a servi d’identité et de refuge à une langue et à une culture plurielles , combattues, marginalisées et méprisées depuis des siècles. La chaine de télévision Tamazight (la 8) est créée le 10 janvier 2010 et renforce cette intégration et cette inclusion dans la vie courante des marocains. La Constitution a définitivement encadré, consolidé et clos les polémiques, vieilles de plus de deux siècles sur la nature de l’amazigh. L’amazigh es t une langue officielle de l’État . Elle constitue un patrimoine commun de tous les marocains et demeure une composante essentielle de notre culture à toutes et à tous. L’article 5 de la Constitution détermine les modalités, les prérequis et les objectifs de son intégration dans l’enseignement, dans les médias et la vie publique. Il définit le cadre du mode de gouvernance des institutions et des structures qui en sont responsables. L’article 5 de la constitution est explicite, cl air et politiquement bien posé sur la géostratégie des langues au Maroc  : Arabic is [ demeure ] the official language of the State. The State works for the protection and for the development of the Arabic language, as well as the promotion of its use. Likewise, Tamazight [Berber/ amazighe ] constitutes an official language of the State, being common patrimony of all Moroccans without exception. An organic law defines the process of implementation of the official character of this language, as well as the modalities of its integration into teaching and into the priority domains of public life, so that it may be permitted in time to fulfill its function as an official language. The State works for the preservation of Hassani , as an integral component of the Moroccan cultural unity, as well as the protection of the speakers [of it] and of the practical cultural expression of Morocco. Likewise, it sees to the coherence of linguistic policy and national culture and to the learning and mastery of the foreign languages of greatest use in the world, as tools of communication, of integration and of interaction [by which] society [may] know, and to be open to different cultures and to contemporary civilizations. A National Council of Languages and of Moroccan Culture [Conseil national des langues et de la culture marocaine ] is created, charged with[ ,] notably[,] the protection and the development of the Arabic and Tamazight languages and of the diverse Moroccan cultural expressions, which constitute one authentic patrimony and one source of contemporary inspiration. It brings together the institutions concerned in these domains. An organic law determines its attributions, composition and the modalities of [its] functioning. «  L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat…. De même l’amazighe constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. U ne loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle. L’ Etat œuvre à la préservation du Hassani, en tant que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie, ainsi qu’à la protection des parlers et des expressions culturelles pratiquées au Maroc … » La loi-cadre de la mise en valeur de la langue amazighe et de son intégration dans l’enseignement et la vie est promulguée en 2019, renforçant ainsi l’inclusion de la langue et de la culture dans la société. Le « conseil national des langues et de la culture maroca ine » crée par le même article est porté par une loi organique promulguée en 2019 et dont le projet a été préparé en 2014 et 2015 par une commission nationale . Le Gouvernement s’atte lle sérieusement depuis deux ans à la mise en œuvre des instruments institutionnels, financiers et techniques qui accompagnent l’officialisation de la langue amazighe. L’IRCAM a réalisé depuis sa création un travail remarquable sur la langue amazighe, en se basant sur les trois parlers régionaux vers une langue qui structure, codifie, intègre et revitalise, pour aboutir à une langue commune issue des différents parlers. Ce n’est pas une langue extérieure, exogène imposée : elle est la convergence scientifique, linguistique et sémiologique de toutes les composantes des variantes régionales dont elle constitue une inclusion cohérente et logique. La stratégie d’aménagement linguistique est basée sur une charpente grammaticale et un lexique fondamental communs. Il s’est agi de procéder de façon progressive, flexible et graduelle à une standardisation qui part des réalités régionales sans les appauvrir. Homogénéiser par la convergence et le «  benshmarking  » international, tel est le credo adopté par les chercheurs de l’IRCAM qui sont issus de diverses régions du pays, de formations pluridisciplinaires et formés aux normes académiques d’excellence. Les transcriptions en tifinagh se mult iplient dans les espaces publics. Le ministère de l’enseignement a décidé en mai 2023 d’instaurer la généralisation de l’enseignement de la langue amazighe dans le cycle primaire à l’horizon 2030 avec une étape de 50% en 2026. Des questions sont posées en amazighe au sein du parlement par des députés ; les débats en séances plénières bénéficient depuis 2022 de la traduction simultanée en amazighe. Des institutions de formations des grands commis de l’Etat introduisent l’enseignement de la langue amazigh dans leurs cursus de formations. Des licences, des masters et des doctorats sont délivrés par des universités qui mettent en place, depuis deux décennies, des cursus spécialisés. Des unités de recherches et des centres d’études en amazighe en tifinagh, et pas seulement comme il y a trente ans sur la culture amazighe en arabe, en français, en anglais ou en espagnol. Les formations se font en amazighe et pas seulement sur l’amazighe. Il reste évidemment que tout ce travail porté par l’arsenal institutionnel et politique, mis progressivement en place depuis 2001, est confronté au défi du marché socio-économique des langues où la compétition est sans répit. Cette renaissance et ce développement de la langue amazigh a créé un environnement et un contexte de réappropriation sereine par tous les marocains de leur culture dans ses variantes, ses dimensions patrimoniales, linguistiques, artistiques, sociétales et politiques. L’arabe littéraire, comme le darija ont bénéficié aussi de cette lame de fond vertueuse de reformes et de vision globale partagée et plurielle. Le darija s’épanouit chez les jeunes dans les nouveaux genres de chansons, dans le théâtre et dans le cinéma et les nouveaux genre d’art. Les publicités et les espaces de promotions en font un usage ludique et créatif. Les séries de films télévisés sont doublées en darija. Transcrites en graphie arabe, des œuvres majeures se multiplient et donnent une autre dimension au malhoun traditionnel, au jazal et aux chansons populaires. Une langue arabe médiane se développe au Maroc, y compris dans les enceintes institutionnelles politiques formelles, dans les médias, dans l’enseignement et à l’université. Le darija en est la structure de base, enrichi par le vocabulaire et les concepts de l’arabe classique. Le plur ilinguisme s’installe progressivement et trouve ses marques en fonction des paramètres nationaux et des contingences régionales et mondiales . Malgré toutes ces prouesses, les deux langues officielles et la langue véhicule courante, sont totalement tributaires des marchés des langues et des acteurs de la globalisation dominée par les langues de l a mondialisation scientifique, technologique et numérique. Le numérique et l’intelligence artificielle seront – ils le devenir de l’expression universelle des communications des humains  ? Les langues deviendraient –elles des accessoires ludiques d’une minorité en marge de la technologie productive et arrogante ? Professeur Driss KHROUZ.

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