les énigmes de la géopolitique
Point de vue 2M. Driss KHROUZ.
Le 10 mars 2023, l’Arabie saoudite et l’Iran consacrent le rétablissement de leurs relations diplomatiques, économiques, énergétiques, sécuritaires et culturelles à partir du 10 mai prochain. C ’est sur base de la médiation chinoise que cet inattendu et imprévisible évènement s’est produit . Ce n’est pas anodin et pas banal non plus . Que de questions soulevées, que de certitudes bousculées ! Depuis sa création comme Etat moderne, sur base d’un échange de bons procédés, négocié lors d’une rencontre (désignée par le pacte d u Quincy) , l’Arabie saoudite vit sous la protection américaine. Cet échange a eu lieu le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy entre le roi I bn Saoud et le président Roosevelt : fourniture de pétrole saoudien en échange de la protection américaine. L es deux guerres du go lfe, l a guerre en Afghanistan, l’irruption d’Al -Qaïda puis de l’ E tat- islamique n’ont fait qu ’asseoir e t concrétiser cette affirmation tenue pour évidence permanente, que les pays du golfe sont fidèles au « camp occidental » et abritent des bases stratégiquement positionnées , bien avancées et bien engagées con tre le baasisme, le nassérisme, le socialisme et le communisme. Ces pays demeurent les a lliés en toutes circonstances des Etats-Unis d’Amérique et sont les leviers de s choix politiques américains au Moyen-Orient et dans le monde cependant que Israël et l’Arabie saoudite en constituent les têtes de pont. L’opposition ancestrale , rémanence de la « grande discorde » entre sunnites et chiites, ravivée par la prise du pouvoir en Iran par A yatollah Khomeiny en 1979 , a dessiné les contours des forces en présence dans cette région du monde. Sans donner a priori raison à Karl Marx qui tient comme inébranlable que les rapports de production déterminent les idéologies et les normes dans le processus de l’histoire longue (infrastructures/superstructures), il est nécessaire d ’invoquer le rôle du commerce da ns ces retournements brusques de situations bien établies. En rétablissant ses relations avec l’Iran, en réhabilitant le retour de la Syrie de B achar Al Assad dans le concert des Etats du Moyen- O rient, impulsée par l’omniprésent prince héritier Mohamed ben Salmane, l’Arabie-Saoudite se positionne au-devant de la scène : sortir son pays de l’image obscurantiste qui lui est attachée avec la wahhâbisme fermé, le fameux Ben Laden versus al – qaida, l’ assassinat de Khashoggi, le bourbier du Yémen et les tensions avec Israël et dans tout le moyen Orient pour le propulser au-delà de 2030 dans une économie post-pétrole . Parviendra-t -il à réaliser se s grandes ambitions de faire de son pays un leader régional, une puissance certes moyenne mais avec d es atouts politiques , fin an ciers, technologiques , touristiqu es, urbanistiques et sociétaux ? En tout une belle voltige géopolitique digne d’intérêt. Traumatisés par le spectre de leur retrait chahuté de l’Afghanistan et paralysés par le réveil et la métamorphose de leurs démons internes, les Etats-Unis se sont focalisés sur la concurrence économique chinoise, le réveil de la Russie orthodoxe et militaire de Poutine et par le pô le Asie – pacifique. Sont-ce les prévisions prématurées de l’épuisement de l’ ère des énergies fossiles qui désarment les forces sécuritaires et politiques américaines ? O nt-ils finalement cédé ce relais régional au consortium Israël – Iran – Turquie – Arabie Saoudite ? Ce scénario supposerait que la Chine ne nourrisse pas d’ambition pour jouer le rôle de gendarme ou d’hyperpuissance dans cette région . Cette hypothèse ne parait pas si fantaisiste que cela puisse paraître quand on sait que la Chine est un partenaire c ommercial privilégié de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie mais également d’Israël, d ’ Egypte, du Qatar, du Koweït et des Emirats . La Chine poursuit plusieurs objectifs d’ordre géopolitique en accentuant sa présence au niveau mondial et surtout en Asie, au Moyen Orien t et en Afrique, d’ordre économique en façonnant le routes de la soie et en diversifiant ses approvisionnements énergétiques (gaz et pétrole) auprès du Moyen Orient de la Russie et d’ordre géoéconomique en désenclavant et en développant l’ouest chinois. Assistera-t-on un jour au rapprochement de la Russie et de l’Ukraine via l’intermédiation de la Chine et non celle des Etats-Unis ou de l’Europe ? Pour rappel, les Etats-Unis sont le premier partenaire commercial de la Chine. Pourtant, le PIB de la Chine en 2020 ne représente que 1/3 de celui des USA mais ses ambitions sont gigantesques Le 15 novembre 2020, la Chine a signé un large accord de libre-échange, le « partenariat économique global régional » ( RCEP pour Regional Comprehensive Economic Partnership ) avec 14 pays de la région indo-pacifique, soit 30% de l’économie mondiale ! Lors de la visite du président chinois Xi Jinping à l’Arabie Saoudite, en décembre 2022, une série d’accord s ont été signés pour près de 28 milliards d’Euros dans les domaines de l’énergie et de la pétrochimie dans le cadre d’un » partenariat stratégique global » avec l’Arabie Saoudite. Cette visite au prince héritier Mohamed Ben Salmane a irrité les Etats-Unis qui sont le partenaire natu r el de l’Arabie Saoudite mais MBS n’en a cure ! Cette volonté d’ autonomie saoudienne s’est manifestée notamment lors du sommet de Jeddah et son refus d’ augmenter la production et les exportations de pétrole pour juguler l’inflation mondiale provoquée par les effets de l’invasion de l’Ukraine et l’embargo sur la Russie , est manifestement un marqueur d’étape. Le protectionnisme américain et les doutes détracteurs qui bousculent la confiance des américains dans leur concordance fédérale et le flou d u slogan « A m e rica-first », ont certainement convaincu le prince leader saoudien de préparer l’après – pétrol e et de propulser son pays dans l’arène du développement technologique et économique mondial . Par son ambitieuse route de la soie et sa puissance économique, la Chine se positionne comme le partenaire idoine pour rééquilibrer ses relations globales et se situer dans le « G rand sud » qui a l’air de préfigurer le monde multipolaire de 2050. Le rapprochement entre l’ Arabie- Saoudite et l’Iran, sous la houlette de la Chine, est une des e xpressions du fameux « bargaining –power » (pouvoir de négociation) dont sont férus les rapports géostratégiques. Dans une moindre mesure, l’Arabie Saoudite se réconcilie avec quasi tous ses voisins et même avec la Turquie qui, pourtant , avait dénoncé l’assassinat du journaliste Khashoggi . L’offensive politique, militaire et commerciale chinoise est le signe avant-coureur des repositionnements en préparation ou en cours dans le monde. Il y a certes le dépassement du monde uni polaire ou bipolaire et l’émergence de logiques multipolaires à plusieurs étages. Il y a probablement obsolescence des mécanismes nés de la guerre froide et la gestation de nouvelles forces hégémoniques portées par le numérique, l es technologies de l ’espace, les énergies vertes et l’intelligence artificielle. Tout pouvoir est porté par des savoirs et les savoirs ne sont jamais totalement acquis ni conquis ; ils sont en perpétuelle mutation. Les nouveaux savoirs situent les enjeux de demain. La quatrième révolution scientifique et technologique assoit ses fondamentaux et c’est en fonction cette révolution que les forces se déclineront dans le futur . Rabat le 26 avril 2023.
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