L’emploi, nœud gordien de la richesse sociale
Point de vue 2 M. Driss KHROUZ
Il n’y a pas de solution miracle pour créer et générer de l’emploi productif dans une société.
Les solutions adoptées depuis plusieurs décennies sont de toute évidence inadéquates. D’autres approches sont en revanche prometteuses.
Depuis la prédominance de l’économie de marché il y a plus de trois siècles, la problématique de l’emploi constitue la clef de voûte de toutes les économies politiques. L’Etat en est l’acteur principal. Son rôle détermine les paramètres de l’emploi par les synergies engrangées qui organisent les facteurs de l’économie par les actions des acteurs économiques.
Nul besoin de trop insister pour montrer à quel point l’entreprise reste la matrice de la création de la richesse. L’emploi ne se décrète pas ; il n’est pas un acte administratif et n’est pas exclusivement d’essence régalienne étatique non plus.
Une remise en question profonde s’impose au Maroc, alors que le gouvernement se penche avec attention, à travers de nouvelles mesures arrêtées la semaine dernière, sur l’urgence de promouvoir des mesures, après les précédentes mesures, pour inciter à la création de plus d’emplois.
Il faut changer radicalement d’approche et aborder, me semble-t-il, la problématique de l’emploi dans et à travers l’entreprise. Seule une approche méso-économique qui part de la micro-économie vers la macro -économie et dans les interactions des deux, peut réformer à la fois les politiques de l’emploi et le marché par les réformes structurelles de l’entreprise.
Les données validées donnent corps aux réalités et livrent les chiffres sur les carences de chômage, de sous-emploi et de détérioration des taux d’activité au Maroc.
Ce problème n’est ni inédit, ni récent au Maroc, comme dans d’autres pays. Des conjonctures peuvent être favorables ou défavorables à la création d’emplois. Au Maroc, les sécheresses récurrentes et les dysfonctionnements structurels y sont pour beaucoup.
La nature du capital, les soubassements des richesses, de l’enrichissement et les caractéristiques des entreprises éclairent très sensiblement les facettes paradoxales de l’emploi, les postures sociales et les privilèges concédés indûment !
Raison de plus pour défricher les voies et les politiques alternatives en la matière. Et cela peut aller loin dans les réformes, les alliances, les postures sociétales et les avantages acquis, concédés et accaparés !
C’est par l’entrepreneur et dans l’entreprise que l’emploi se crée.
Un entrepreneur n’est pas un féodal ; sa culture n’est pas centrée sur la possession des patrimoines familiaux, des pouvoirs, des prestiges et des rentes. L’entrepreneur (historiquement de type Schumpetérien) n’est pas un conservateur, il est réformateur, vecteur du procès social et de l’élargissement des classes sociales moyennes.
Toute richesse n’est pas forcément productive. L’emploi productif est incompatible avec une économie régulée par des paramètres extra-économiques.
La rationalité qui privilégie la spéculation, l’ostentation, la thésaurisation et le patrimoine au détriment du capital et de l’investissement n’a nullement besoin de l’emploi pour générer la richesse.
Le jour où la mobilisation de l’épargne et sa transformation en actes d’investissement pourrait constituer la source principale de la génération des richesses, la création des emplois par l’entreprise pourrait alors devenir inéluctable.
Il s’ensuit du profit qui doit rémunérer les parties prenantes (stake-holders) de l’entreprise tels que les actionnaires, les salariés, les fournisseurs, les banques, les administrateurs, etc. Le profit est mal considéré parce qu’il est associé, à tort, à l’enrichissement des dirigeants et des actionnaires. En réalité, s’il contribue à rémunérer le capital à risque, et surtout à améliorer la qualité des biens produits ou des services prestés et à convenablement rémunérer les employés, ce type de profit est à l’entreprise ce que la force ascensionnelle est pour un avion. Une entreprise qui ne génère pas de profit est vouée à l’échec et à ‘mettre la clé sous le paillasson’ … à moins d’être tenue à bout de bras par les pouvoirs publics, à coups de subsides, de compensation. Mais cela ne peut durer indéfiniment !
Ce n’est pas trop demander que d’exiger de ne pas occulter que le capitalisme est basé sur la création productive des richesses par la mise en concordance de l’acte d’investir du capital et de l’acte de créer de l’emploi.
Un capitaliste prend des risques, mobilise l’épargne, innove, crée la richesse par la combinaison du travail et du capital dans des conditions propices au sein de l’entreprise.
On ne peut pas faire le reproche au gouvernement actuel, comme à tous ceux qui l’ont précédé, de ne pas proposer des mesures adéquates Elles ne sont manifestement pas suffisantes. De facto, c’est la démarche qui est en question aujourd’hui comme hier.
La pyramide des âges et les variables démographiques étant engagées dans des transitions « destructurantes-restructurantes », de grandes perturbations s’ensuivent et sont bien en cours. Les demandes d’emploi par les jeunes sont élevées, sont en forte croissance et resteront ainsi pour une dizaine d‘années encore. Le « ventre » de la pyramide des âges est encore bien ample. Les offres sont insuffisantes, les investissements privés restent bien en deçà des besoins, des attentes du marché et de la société.
Nonobstant les effets multiplicateurs que pourraient engendrer les multiples infrastructures de base et les grands projets développés par l’Etat, ainsi que l’arsenal institutionnel d’accompagnement, les entreprises restent en grande majorité sous-encadrées et recrutent peu quantitativement et qualitativement en profils diplômés et formés.
Les multiples réformes des centres régionaux d’investissements (CRI), les encouragements à l’emploi des jeunes diplômés, notamment par la simplification des procédures pour l’entreprise et l’auto-entreprenariat, les paragrammes initiés (forsa, awrach et Intelaka), n’ont pas réussi, pour le moment, à créer une nouvelle culture entrepreneuriale tournée vers la création de l’emploi productif.
Le capital privé marocain est faiblement créateur d’emplois et d’innovations technologiques et managériales !
Malgré les récentes réformes fiscales et les avancées réelles qu’elles ont amorcées, la fiscalité reste pesante, notamment pour les TPE (très petites entreprises) par les taux de 20% de TVA (taux normal), par les taxes professionnelles, par la cotisation minimale d’impôt sur les sociétés même en l’absence de bénéfices.
Les prêts bancaires sont difficilement accessibles et onéreux, sauf pour les nantis disposant de matelas de garanties foncières et de réseaux familiaux inclusives.
L’endettement excessif des couches sociales moyennes ne favorise pas les anticipations des jeunes et la recherche de formations qualifiantes nécessaires à des mobilités performantes.
La problématique de l’emploi détermine fortement celle des revenus. Elle est la source qui alimente la consommation. C’est la demande en biens et services qui stimule la production et l’offre. Plus les revenus s’accroissent, plus les dépenses évoluent pour consacrer des parts plus grandes à la culture, aux loisirs, aux formations, aux compétences et aux développements personnels.
La répartition sectorielle des emplois au Maroc est en grande partie un leurre économique : En théorie de la croissance économique, les transferts des emplois du secteur primaire (l’agriculture et ce qu’on regroupe dans les ‘autres industries primaires’, à savoir l’exploitation forestière, et la pêche et exploitation minière ) vers le secteur secondaire (industries, technologies et construction) puis vers le secteur tertiaire (services, tourisme, loisirs, conceptions, formations et innovations) constituent un indicateur de développement. Au fur et à mesure de l’introduction massive de technologies modernes qui accroissent la productivité du travail, les travailleurs sont de plus en plus remplacés par les machines dans les tâches répétitives et en aval des chaînes de production. Les mobilités des compétences exercent un impact sur les formations et engendrent la création de plus d’emplois en innovation et en services qualifiés et hautement rémunérés dans l’attente du revirement qui résultera inévitablement de la poussée de l’IA (Intelligence artificielle).
La formule dilatoire véhiculée par « l’adéquation formation–emploi » est volontairement réductrice ; elle est usurpée et est devenue un slogan politique sans contenu autre que des discours de circonstance !
La politique des revenus, de la productivité des facteurs de production, du niveau de vie, de la richesse et du bien-être individuel est intimement liée à la création d’emplois. Les excédents de revenus favorisent les épargnes de précaution, de sécurité et de rentabilité. Les incitations du système financier les transforment en investissements et donc en production de biens et services par le capital, les technologies et l’emploi.
Les actes d’épargne au Maroc sont soit de précaution, soit de sécurité ; ils concernent des dépenses considérées comme non urgentes telles que la culture, les loisirs et la santé. Ajournées, elles se réalisent rarement.
Ils concernent aussi, chez les 20% les plus aisés, les acquisitions de patrimoine qui accroissent les fuites et les thésaurisations au détriment de l’investissement créateur d’emplois. Un aperçu partiel est fourni par l’enquête du HCP (Haut-Commissariat au Plan), datée de 2019 sur les revenus des ménages : 20 % des ménages les plus aisés détiennent 53,3% des revenus. On ne parle pas de patrimoine et l’enquête est déclarative !
On connait les pesanteurs sociales des tabous dans notre société sur les fortunes, les revenus et les patrimoines !
Lorsqu’il n’est pas biaisé par les fuites que constituent les rentes de position, les barrières à l’entrée des marchés, les postures oligopolistiques, les corruptions, les activités informelles excessives et les réseaux d’influence, le circuit économique génère les effets multiplicateurs vertueux de développement social et de croissance économique.
Au Maroc, les activités informelles, les commerces et autres « débrouilles–de-survie » se développent en guise de services et répondent au gros des demandes d’emplois.
La communauté familiale élargie permet encore, par la mutualisation des différents revenus individuels de ses membres, d’assurer les conditions minimales de revenus. La transition démographique bien enclenchée, l’urbanisation galopante en cours et la précarité des économies rurales que les jeunes désertent, présagent bien du crépuscule de la solidarité communautaire !
Même si elles restent encore esquivées et occultées depuis des décennies, les questions essentielles qui s’imposent restent incontournables :
En quoi consistent le marché de travail, les salaires, les profits, l’épargne, les comités d’entreprise, le code du travail, la loi sur la grève, l’offre, la demande, le syndicat et le patronat ?
Le problème de l’entreprise est alors posé de façon cruciale.
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