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Judaïsme et amazighité

Le judaïsme est présent au Maroc et dans toute l’Afrique du Nord depuis des milliers d’années.

Sa présence est attestée parmi les premiers habitants d’origine.

Les différentes péripéties démographiques de flux et reflux des populations donnent des indications irréfutables sur cette religion des peuples d’origine. Au-delà de la question, tant débattue, de leur origine, ils sont, comme tous les peuplements du monde, venus de quelque part certes mais ils sont les premiers venus s’implanter. Ce sont probablement les « Tochavims » d’origine qui se sont mélangés avec les « Megorachims » installés au Maroc suite à leur expulsion par l’Espagne catholique au même titre que les autres mauresques et qui se sont tous installés dans les centres urbains.

Les recherches archéologiques, historiques, anthropologiques inscrivent leur présence ici depuis plus de 3000 ans, bien avant les autres religions et peuplements qui ont formé les strates successives des populations du Maroc. Les juifs se sont mélangés aux autres habitants. Quelle que soit la réponse qui est donnée par la recherche à la question de savoir si les juifs étaient de religion juive en arrivant et puis sont devenus amazighophones ou bien des imazighens judaïsés à coté de berbères animistes, chrétiens et puis musulmans, le judaïsme est antérieur à toutes les religions au Maroc. Et ce judaïsme n’est pas seulement rites et pratiques religieuses ; il est culture, traditions, habitudes et modes de conception de la vie, de la mort, du bien et du mal.

Ce judaïsme est rural et montagnard. Il est devenu citadin avec l’évolution du pays par la force des choses et a connu des mutations brutales que seule son histoire dans son contexte peut expliquer.

La présence des juifs amazighs est attestée par plusieurs monographies, rapports, études et enquêtes. Des documents transcrits de l’oral en attestent, comme l’attestent aussi les registres de naissance, de mariage et de décès, consignés pendant des siècles par les rabbins. La quasi-totalité d’entre eux ont disparu ou transférés vers des archives extérieures, notamment en Israël, par les agents du congrès juif mondial et autres missionnaires, depuis les années 1860 et surtout pendant la période du protectorat.

Un grand nombre de noms et de patronymes que portent des familles juives sont d’origine amazighe : Abikser, Amzallagh, Amoyal, Amselem, Azaryahy, Azeroual, Azoulay, Benhamou, Chetrit, Ouaknine, Ohana, ouwahnich, Lahou, Louhou, Izza, Aicha, Moummou, Botbol, Touda, Ait-Pinto, etc.

Des données précieuses datées de 1936-1940, sur la réparation des populations dans plusieurs localités berbères et à majorité amazighophones sont éloquentes à cet égard :

Localité Habitants Total Dont Juifs Dont Européens
Sefrou 11.898 4.382 218
Marrakech 1.708.921 49.084 10.590
Mogador 26.OO7 1341 1683
Demnate 3.680 1.691 1.972
Erfoud 2.900 1.400 100
Taroudant 8.976 926 158
Ksar-souk 2.000 830 500
Tadla 7.409 541 641
Figuig (centre et ksours) 7.568 189 153
Rich 1.00O 400 100
Gourrama 600 400 40
Midelt(outat  -ait-izdeg) 2.386 832 667
Boudnib 2.400 400 160
Berkane 3.600 200 1.650
Talsint 710 270 340
Tineghir 1.394 292
Tahanaout 940 182
Mhamid-Lghazlane 450 140
Goulmima 2.600 137 43
Agdz 916 120 7
Tammougalt

(Draa)

900 120
Ouarzazate 661 151 167

Source : Les guides Bleus, MAROC, 6eme édition, Hachette. Paris.1948. Les données concernent les centres administratifs et non les douars, ksars et les tentes de nomades qui en dépendent. Données collectées et mises en forme par moi-même. Les auteurs du guide parlent de « musulmans, européens et juifs ».

Il n’est pas exagéré de dire que le judaïsme marocain en général et amazigh en particulier constitue un miroir profond des soubresauts que la société marocaine a subis avec les arrivées successives des phéniciens, des carthaginois, des romains, des arabes, des français et des espagnols, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël et l’indépendance du Maroc.

Il n’y a pas plus erroné que les thèses qui associent le judaïsme au mellah citadin et qui affirment que les juifs seraient arrivés avec le protectorat ou encore que les juifs n’étaient que négociants des sultans et commerçants et artisans dans les villes.

Des titres fonciers disponibles dans les archives rabbiniques et privées attestent bien de l’existence de titres et actes fonciers au nom de juifs ainsi que d’actes d’achats et de ventes entre juifs et musulmans amazighs. Des juifs étaient paysans, propriétaires de terres et associés dans des propriétés agricoles et dans des élevages de troupeaux avec des paysans et des nomades amazighs.

Des documents en ma possession et des témoignages de mon grand-père, décédé en 1967 et de mon père décédé en 2005, qui ont personnellement acheté des terres agricoles chez des juifs et qui étaient leurs associés dans des activités d’élevage ovins, caprins et bovins en attestent.  Cette pratique qui n’était pas cas isolé, était courante dans les montagnes et vallées du haut Atlas et de l’Anti-Atlas. Je l’ai moi-même connue personnellement de 1957 à 1970 [1]. « Justice berbère. Tribunal coutumier des Ait-Izdeg de Haut Guir. Registre des Actes immobiliers. Acte n°120 du 25.5.195. Par devant Haddou ou Aziz et Idir Aoussaf, tous membres du tribunal coutumier des Ait Izdeg du Haut Guir. Yahia Mouchi du mellah de Gourrama et Haddou ou Khrouze du ksar Tafendaste. Le premier comparant au second à titre ferme et définitif a requis de constater qu’il vend au second à titre ferme et définitif : un terrain sis à Tafendaste d’une superficie de deux cents vingt-quatre khrroubas (224) avec droit d’eau, limité comme suit. Cette vente a eu lieu moyennant le prix de onze mille Frs (11.000 Frs). Vu pour contrôle : le lieutenant LE ROL »[2].

Un autre exemple : Acte no 93 du 12-5-1952 qui cite Charbit, propriétaire d’un terrain agricole qui limite à l’Est le lopin de terre objet de la transaction entre deux personnes.

Les  Ait-charbit , ait Lagramate, CHetrite , Amseleme, ait ichou, ait ben Thiqa, ait Moshi Chamoune, des paysans devenus commerçants ont marqué l’histoire de la vallée du guir, au même titre que d’autres familles qui ont quitté les ksars de Toulal (pèlerinage juif où est enterré Rabbi Isaac Bouhssira), igherm-akhatar, tagrir et d’autres pour le village colonial de Gourrama crée en 1929 à la suite de centres militaires crées depuis 1908 : Boudnib, Figuig, Bouarfa, Erfoud, Rich, Itzer, Boumiyya, Tounfit, Amouguer, Outerbate, Imilchil. Etc…

Bien sûr que leur présence était forte et ancienne dans plusieurs villes, notamment les villes impériales depuis les mérinides, mais leurs itinéraires sont allés des montagnes vers les villes et des activités rurales vers les commerces et les intermédiations commerciales et financières.

Minoritaires, ils ont partagé les heurs et malheurs de leurs compatriotes musulmans ; ils ont subi les intégrismes et les crises du pouvoir central au même titre que les populations rurales et précaires. Leur religiosité et la force de leur foi ont façonné leurs modes de vie. La vie en communauté et la stricte application des préceptes de la cabale et de la Halakha sont une protection voulue et des fois subies. Dans les localités d’origine les juifs étaient concentrés autour des chefs-lieux où se tenaient les souks hebdomadaires (Ksar-Souk qui veut dire le hameau du marché hebdomadaire) et où siégeaient les Djemââs, Inaflass et Amghar[3].

Avec le protectorat ils sont devenus commerçants et comme les interprètes (les torjmans) à majorité kabyles, ils résidaient dans les centres administratifs où siégeaient les officiers des affaires indigènes, les goums, les légionnaires et fonctionnaires. Ils n’étaient pas dans des mellahs emmurés, ils n’étaient nullement séparés et cloisonnés ou refoulés. Leurs rues côtoyaient les autres rues, leurs échoppes étaient dans l’enceinte du village-souk et leur mode de vie comparable à celui de leurs compatriotes musulmans, à chacun ses habitudes et ses rites. Ils étaient en majorité pauvres parmi les pauvres.

Des rapports des officiers des affaires indigènes parlaient de mellahs là où il n’y en avait pas ; est mellah pour eux toute rue ou quartier où résidaient des juifs.

J’ai moi-même pris mes déjeuners, tous les jours où nous avions classe pendant les cinq années de mes études primaires à « l’école musulmane de Gourrama, chez Moshi et Johra qui cuisinaient pour nous, les quatre ou cinq élèves de ma famille, et qui habitaient une maison mise gracieusement à leur disposition par mon père. La maison familiale étant dans un ksar loin de 5 km de Gourrama. La cuisine était mixte dans le partage et le respect des traditions de chacun. Nous y avons apprécié les « Dafinas » et les « Skhinas ». Moshi, comme d’autres juifs (et musulmans) était analphabète, ne parlait que l’Amazigh, attaché à sa communauté, il était tailleur pour nomades pauvres, il avait une vielle machine « Singer » version 1950, dans une petite échoppe de 10m2 propriété de mon père.

Les professions des pères de élèves de l’école de Gourrama, telles qu’elles sont consignées dans les registres de l’école, montrent qu’ils étaient sans formation : Epicier, cordonnier, menuisier, maçon, rabbin, commerçant, tailleurs, artisans, colporteurs et « israélite sans emploi ».

En somme des petits métiers parmi leurs semblables.

Tout simplisme dans les analyses ne peut rien expliquer dans cet univers riche et complexe, largement méconnu et peu étudié encore.

Ce judaïsme amazigh est un patrimoine commun à tous les marocains d’ici et d’ailleurs.

Dans les petites localités de l’Anti-Atlas, du Haut Atlas, des vallées des régions arides, le Rif, et les oasis, les juifs partageaient les mêmes espaces que les musulmans. Des divisions de travail et des spécialisations professionnelles se sont faites, se sont organisées et se sont structurées dans la durée par la force des contraintes.

Aucune activité ne leur était interdite. Ils avaient des protections dans le cadre du pacte « Tada » (qui ne leur est pas propre, il concernait aussi les populations noires et les fractions de tribus vaincues), la dhimmitude en temps normal n’avait aucun effet. Pendant les périodes d’instabilité ; les prédicateurs zélés les stigmatisaient au nom des interprétations qu’ils se fde la notion de jihad et de » Dar al-islam ». Ces personnages sont souvent étrangers aux tribus berbères qu’ils soumettaient aussi à des prélèvements sur les récoltes et à des impôts au nom de leur supposé lignage religieux. La majorité des dynasties leur assuraient paix et sécurité. Ils étaient affiliés et rattachés à des lignages, à des confédérations et à des tribus amazighes. Leur attachement à la vie communautaire les protégeait aussi de la mixité religieuse et matrimoniale que le judaïsme de tradition prohibait, comme la stricte obéissance aux préceptes de la Torah, de la cabale, du livre du Zohar, de la Yeshiva, de l’Haggadah de Pessah (texte de Tinghir du Todra)[4].

L’installation du protectorat a apporté des modifications majeures dans leur mode de vie : Attirés par les lieux de vie des colons, ils se sont urbanisés et spécialisés dans le commerce, le négoce et la finance.

Leurs enfants fréquentaient les mêmes écoles que leurs compatriotes musulmans et ce n’est qu’à partir de la décennie1950, que l’alliance israélite – aidée par les Etats-Unis d’Amérique après le débarquement de leurs troupes à Fedala en 1942 et par la suite par l’Angleterre et la France. – a accéléré la construction des écoles hébraïques et l’extension   du réseau scolaire. La première école de l’alliance a été ouverte à Tétouan en 1862.

Voici quelques données de « l’école musulmane de Gourrama » (sud-est du Haut Atlas dans les hauts plateaux semi-arides) où des enfants juifs et musulmans amazighophones fréquentaient les mêmes classes dans la même école [5].

Leur parler est amazigh, judéo-amazigh, judéo-arabo-amazigh. Ils dansaient Ahwach, Ahidous, takerfite, Tamdiazte, Lmayte, qui sont des genres régionaux de danses, de chants, de contes et de poésies amazighs, dans les fêtes et cérémonies collectives et familiales.

La renaissance de ces chants et danses marocaines, en général et amazighs en particulier, en Israël signifie bien que l’amazighité est une composante de leur identité et ils la portent haut et fort avec élégance, raffinement et beaucoup de travail de modernisation et d’épanouissement.

Jusqu’à la fin des années 1970, la majorité de ces ruraux étaient analphabètes ; seuls les rabbins et quelques notables étaient alphabétisés et parlaient et écrivaient en judéo-arabe et en hébreu. Comme la majorité des berbères de l’époque qui ne parlaient pas l’arabe mais récitaient leurs prières sans en comprendre les significations, les juifs pratiquaient leur foi en hébreu qu’ils ne comprenaient pas, mais qu’Ils sacralisaient en communauté et en conviction profonde.

Le judaïsme amazigh est un patrimoine de tous les marocains ; Il est certes minoritaire. Ce n’est pas une raison pour le minoriser. Il a marqué et continue de marquer notre histoire, notre culture et notre être intime. Il est urgent de le travailler et de le réhabiliter par la recherche scientifique et universitaire, la collecte de tout ce qui peut l’être et en faire un des leviers de la cohésion de la nation marocaine avec toutes ses croyances, ses variantes culturelles, cultuelles et ses sensibilités.

La jeunesse marocaine, partout où elle réside, doit l’étudier et l’intégrer dans ses cursus scolaires et de formation. C’est un gage d’épanouissement collectif, de développement de l’industrie culturelle, des arts et de l’économie touristique. Il est   un véritable « soft Power » au service du rayonnement, de la stabilité et du développement du Maroc.

Driss KHROUZ. Aout 2022.

 

 

Bibliographie.

Collectif. Juifs du Maroc. Identité et Dialogue. Ed. La Pensée Sauvage.Grenoble.1981.

Germain Ayache. « La Recherche au Maroc sur l’Histoire du judaïsme marocain » in juifs du Maroc. Identité et dialogue (op. cité, 1981).

Ahmed TAOUFIK, « Les juifs dans la société marocaine au 19ème siècle : l’exemple des juifs de Demnate », p. 153 à 166. Juifs du Maroc. Identité et dialogue (op. cité, 1981).

Simon Lévy, « La communauté juive dans le contexte de l’histoire du Maroc, du 17ème à nos jours » p.105 à 152 dans juifs du Maroc. Identité et dialogue (op. cité, 1981).

Elie Barnavi. Collectif Histoire universelle des juifs ; de la genèse au XXIème siècle. Hachette. Paris.1992.

Haim Zafrani, Mille ans de vies juives au Maroc. Edition Maisonneuve et Larose. Paris, 1983.

Joseph CHETRIT, « le judéo-berbère » in Langages in jewish communauties, past and present. Ed. Benjamin HARRY and Sarah BENOR. Berlin ; De Gruyer- Mouton 2018

[1]  Actes de transactions immobilières.

[2] Kharrouba est une unité de mesure des superficies, correspondant à 10 m2.

[3] Membres et assemblée représentative des populations et le chef de tribu choisi pour son charisme et la justesse de ses décisions.

[4] Haïm ZAFRANI, in Identité et Dialogue.

[5] Direction générale de l’instruction publique, des beaux-arts et des Antiquités. Ecole de garçons, registre matricule commencé le 25 Novembre 1946. Quelques exemples : No 26 Amouyal Jacob, 8 ans ; No 27 Amsellem Jacob, 8 ans ; No 29 Benichou Igou, 8 ans ; No. 30 Benichou Inda, 7ans. N° 64 Levy Issac,9 ans ; No. 65 Chetrit Mouchi 9 ans. N° 200 Johra Layany, 6 ans. N° 202 Anna Dahan,6 ans ; N°203. Chetrit Marie 7 ans. N°204 Chetrit Methodie ?  7ans.  N °205. Chetrit Sara 7 ans. N°206 Attias Esther.6ans. N° 207 Attias Dray ? 8 ans. N °208 Abithira Anna.8 ans. No .209 Benhamou Aicha 7 ans. N°210 Chetrit Solika .5 ans .et d’autres noms correspondants aux numéros de 211 à 227. Au cours de l’année 1957, nous retrouvons une bonne partie d’entre eux plus âgés. L’école est devenue mixte. Le système scolaire primaire était de type bilingue, une demi-journée français et l’autre demi-journée arabe classique.

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