Aicha Chenna le courage contre les tabous
Point de vue 2 M . Aicha CHENNA, le courage de briser les tabous. Aicha Chenna est décédée le 25 Septembre 2022. Femme d’action, engagée, elle a voué toute sa vie , avec ses convictions, s on énergie , son intelligence, sa persévérance , sa modestie, son humilité, son humanisme et sa liberté de croyance et de conscience , à une seule cause : l a défense de la dignité de la personne humaine à travers celle des mères célibataires et des enfants nés de relations extra-conjugales. L’association « S olidarité féminine » qu’elle a créée en 1985 a progressivement pris en charge les enfants abandonnés et les mères célibataires . Ce tte association qui a permis à des centaines de ses bénéficiaires de sortir du mépris , du rejet, du déni et de la honte dans le squels les familles, le voisinage, les institutions de l’Etat les ont rejetés , n’est pas une ONG comme tant d’ autres. Aicha Chenna a bâti un projet original, une épopée risquée, contre l’intolérance, des préjugés, du conformisme ambiant, des bonnes paroles faussement vertueuses et des perversions des non -dits et des tabous. Elle n’a jamais et en aucune circonstance porté de jugements de valeur sur les causes sociales qu’elle défendait et les alibis avancés a u nom des traditions et des croyances. Elle a pris à bras le corps , en y mettant tout son cœur, les victimes de la « schizophrénie » ambiante. L’argument clé de toute son action est que l es jeunes femmes , violées ou abusées, e x clues de leurs familles, pointées du doigt et désignées par la société comme étant perverses ainsi que leurs enfants , marqués au fer rouge comme illégitimes ou bâtards parce que nés hors mariage , sont avant tout des victimes innocentes qu’il convient de sauver au plus vite ! La société n’a pas le courage de voir les réalités en face ; elle se réfugie derrière les moralités confortables et les oxymores de bonne conscience. Par ses engagements continus, anonymes, bénévoles et généreux au bénéfice des victimes, Aicha Chenna a visé ce qu ’il y a de plus humain en nous : r especter et promouvoir la dignité et l’autonomie des jeunes mères rejetées , en les intégrant par leur formation et leur travail , sauver les enfants abandonnés en leur offrant le gite et le couvert et en les insér ant dans la société par la scolarisation et la formation. Aicha Chenna remuait ciel et terre pour mobiliser les ressources nécessaires pour nourrir ces ‘exclus et reclus’ de la société mais elle se gardait bien de fabriquer des ‘assistés’. Elle a toujours considéré qu’elle devait surtout combattre l’analphabétisme, assurer la formation de ces jeunes femmes, cultiver leur autonomie et favoriser leur épanouissement. Leur formation et leur autonomie seraient les seules garantes de leur libération de la renaissance de leurs enfants et d’une nouvelle identité . Elles permettraient peut-être enfin de renverser la vapeur ! A cet égard, elle a développé des terrains diversifiés d’expérience et d’apprentissage et des entreprises tant il est vrai comme le rappelle le proverbe chinois de Lao-Tseu que « si tu donnes un poi s son à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours ’ . Aicha Chenna ne se content ait pas de nourrir et de former ses protégées en vue de les remotiver et les rendre autonomes : elle voulait également et surtout les responsabiliser en vue de prendre leur sort en mains . C’est ainsi que les mères célibataire s, sauvées in extremis de la misère et de la solitude -elles et leurs enfants- deviennent citoyennes actives de l’association. Elle était clairvoyante : elle se savait mortelle ! Son association fournit des exemples nombreux de réussites à travers son restaurant, son hammam, son salon de coiffure, sa pâtisserie et ses cours d’alphabétisation , une véritable pépinière d’entreprises. Plusieurs années a près le premier livre ‘Miseria’ (1998) qui regroupe des témoignages sur des souffrances d’enfants au Maroc et sur l’exclusion, s on ouvrage , ‘ A hautes voix ’ , édité aussi par le Fennec en 2013 , est également un recueil de témoignages sur la solitude, l’exclusion et la misère que subissent les mères célibataires et leurs enfants au Maroc. Cet ouvrage , traduit dans plusieurs langues, illustre bien , par les différents témoignages qu’il relate , les réussites engrangées avec sérieux, responsabilité, résilience et humilité. S on parti est bien pris et il est clair. Elle a eu la grande intelligence de ne pas parasiter ses projets par des prises de position sur les causes évidentes ce ces drames. Quoiqu’on puisse penser des causes en amont de ces amputations de pans entiers de vies, elle n’en a pas fait son combat frontal . Elle n’a pas voulu lutter contre les idées car c’est un travail lourd, pénible, de longue haleine et aux résultats incertains : elle a préféré agir, parer au plus pressé, modifier les choses de manière pragmatique et concrète. Son combat est de soigner, intégrer et redonner aux victimes confiance et une place dans la société. Bien entendu, la démonstration par l’ a bsurde pointe les causes en amont de ces exclusions et violations des droits des femmes. « Ce n’est pas parce qu’on est dans un pays musulman qu’il n’existe pas de viol, d’inceste et de violences contre les femmes ». Ce qu’elle dit et fait est poignant et éloquent et la pédagogie percutante : c es drames existent bel et bien et les témoignages relatés dans les deux ouvrages, édités à une quinzaine d’années de distance, en constituent la meilleure preuve -incontestable et durable- de ces violations des droits des femmes célibataires et des enfants nés hors mariage. I l faut agir pour le respect et le droit des femmes socialement rejetées et des enfants injuriés et bannis. Il revient à la société de faire sa propre introspection, d’oser regarder en face les drames que subissent les victimes de son intolérance et de son hypocrisie et ne pas se blottir dans des faux-fuyants derrière d es traditions bien f eutrées et souvent confortables. Dans une société dominée par le » machisme » la responsabilité de l’homme ; le mâle , est entière. C’est l’homme qui viole, séduit et abandonne et cause les violences que subit la femme précaire. Débattre et reconnaitre ces perversions, ces exclusions et ces violences bien réelles constitue le premier pas. Leur déni ne fait que renforcer leur gravité. Il n’atténue en rien leurs méfaits. Le refus de voir est souvent plus dévastateur que ses effets. Que faire ? C’est la question qui en découle. La grandeur de l’âme de la militante interpelle toute la société. Par son courage , Aicha Chenna pose le grave problème du devoir civique , éthique , civil, humanitaire de reconnaitre les réalités et les comportements. Elle a montré la voix de l a prise en charge des victimes. I l appartient à la société de continuer et d’oser se regarder en face telle qu’elle est et non pas telle qu’elle veut être et telle qu’elle veut paraitre. Occulter une chose qui existe n’enlève rien à ses ravages et à ses effets injustes. C’est ce déni collectif de la société qu’elle rejette, qu’elle dénonce et qu’elle a essayé de corriger par ses maigres ressources et son immense courage. La reconnaissance qu’elle a eue et les soutiens qui sont apportés à « S olidarité féminine » au x niveau x national et international, est le plus beau témoignage de sa grandeur. Ces femmes et ces orphelins qu’elle a réhabilité s en sont la belle sève bien vivante. Driss KHROUZ.
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